4 novembre 2016. En juin dernier, c’est par le Japon que nous posions pied sur le continent asiatique. C’était sans savoir à l’époque que nous en sortirions par un pays à l’extrême opposé, aux confins de l’Asie occidentale, en plein cœur du Moyen-Orient : la Jordanie. Destination qui signera non seulement la clôture de notre périple asiatique… Mais également la fin de notre grand voyage de près de 9 mois !

Décidément, nos deux dernières étapes, la Géorgie et la Jordanie, auront été l’occasion d’approfondir la notion de « frontière », et de nous interroger sur ce qui fonde l’Europe et l’Asie en tant qu’aires culturelles distinctes.

D’un côté, il n’existe pas de séparation océanique entre l’Europe et l’Asie : on parle en effet d’Eurasie pour désigner cette vaste étendue de terre, dont les frontières ont été maintes fois reconsidérées par le passé. Quant à la délimitation Asie-Afrique, de l’autre côté, elle ne tient qu’à un fil : le canal de Suez. Nous quittons donc une Géorgie qui se revendique européenne (bien que le Caucase soit communément admis, notamment depuis le XVIIIe siècle comme frontière avec l’Asie) pour une Jordanie si proche de l’Egypte, et donc, de l’Afrique, mais officiellement asiatique, dont les traits culturels Méditerranéens évoquent à la fois le Maghreb et la période gréco-romaine … Un vrai méli-mélo géographico-culturel !

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Au cœur d’Amman, la capitale du pays, l’odeur du thé à la menthe se marie à celles du café turc (un café couleur chocolat, très épais et sucré, avec une senteur d’herbe coupée) ; le souk s’étend sur plusieurs quartiers, au milieu des petits immeubles blancs et cubiques ressemblant à des bâtisses en carton ; l’appel profond et vibrant du muezzin est rythmé par les Klaxons de vieilles voitures et d’innombrables taxis jaunes ; la mosquée avoisine le boui-boui, servant les meilleurs falafels de la ville, où on parvient toujours à trouver une chaise en plastique pour caser un touriste ou un local… Cela ne fait aucun doute : la Jordanie est arabe musulmane.

Toutefois, chose qui pourra sembler peu commune lorsqu’on se représente un pays arabo-musulman, elle est aussi clairement héritière d’un véritable patrimoine de la Rome et de la Grèce Antique ; d’ailleurs, Amman (dont l’ancien nom n’est autre que « Philadelphia ») est également surnommée la Rome du Moyen-Orient, du fait de ses sept collines caractéristiques et de ses vestiges gréco-romains, qui siègent fièrement dans le centre ville.

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Le grand et beau théâtre romain est très bien préservé et accueille aujourd’hui encore des spectacles et des événements. A Jerash, situé à une soixantaine de kilomètres d’Amman, on retrouve d’autres théâtres impressionnants, ainsi qu’un hippodrome et de nombreux autres vestiges qui s’étendent sur une superficie étendue. Enfin, impossible de ne pas évoquer le site de Jabal Al-Qal’a, la fameuse citadelle d’Amman perchée au sommet de l’une de ses collines, où on retrouve entre autres choses le temple d’Hercule, ainsi qu’un musée abordant, outre la préhistoire et le passé antique, la période chrétienne qui a précédé l’islam ; ce site est d’ailleurs mentionné dans la Bible.

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À ce sujet, nous sommes surpris de trouver plusieurs églises chrétiennes dans la ville : Achraf, un chauffeur avec qui nous avons sympathisé, nous informe que les deux religions cohabitent très bien et que chacune respecte le culte de l’autre. Notons que les Chrétiens représentent 3,5 à 4% de la population jordanienne, et qu’ils sont bien intégrés dans la société. Ce qui fait du Royaume hachémite une exception remarquable par rapport aux autres pays à dominante sunnite de la région.

Achraf, notre chauffeur, ira même plus loin en affirmant : « Si je ne suis pas un bon chrétien, alors je ne peux être un bon musulman ». Une phrase et une philosophie qui nous touchent dans le contexte actuel, et en particulier venant de la part d’un habitant de cette région du monde.

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Car rappelons-le : la Jordanie est frontalière de la Syrie, d’Israël, du Liban, de l’Iraq et de l’Arabie Saoudite. Malgré cette situation géographique, au carrefour des guerres et des tensions religieuses, la Jordanie est stable et sûre, apparaissant certainement comme l’un des états (voire l’état) le plus équilibré du Moyen-Orient. C’est ce qui fait d’elle une figure de « terre promise » pour les personnes réfugiées de la région, sachant en plus que l’Arabie Saoudite et Israël n’en accueillent pas… Aussi, alors que la population jordanienne s’élève à un peu moins de 6 millions d’habitants, le pays accueille 1 million de réfugiés, notamment syriens et Irakiens. Lorsque nous interrogeons Achraf à ce sujet il évoquera vaguement les difficultés liées à cette situation, mais insistera sur le fait qu’il serait impensable de ne pas accueillir ses frères dans le besoin.

Au terme de cette première étape jordanienne, nous sommes touchés par l’accueil, l’ouverture et l’esprit incomparablement pacifique de ses habitants. Et nous pensons bien sûr beaucoup à la guerre qui sévit en Syrie, aux portes du pays dans lequel nous nous trouvons ; si la vie jordanienne se déroule paisiblement, si les Jordaniens avec qui nous avons discuté ne se plaignent jamais et sont d’une dignité déconcertante, nous ressentons quand même dans l’atmosphère quelque chose de pesant, et de triste. Et nous ne pouvons nous empêcher de penser, encore et encore, à la part de responsabilité des puissances occidentales (à notre responsabilité aussi, donc) dans la dégradation de la situation, qui s’exprime si souvent dans cette idée, souvent formulée par les Jordaniens… Cette idée selon laquelle, auparavant, en dépit d’un certain nombre de problèmes et d’écarts vis à vis de notre conception européenne de la démocratie et du respect des droits et libertés fondamentaux, l’Iraq et la Syrie étaient des pays magnifiques, stables, dotés d’une certaine cohésion et globalement sûrs. Les Jordaniens que nous rencontrons nous assurent que les peuples concernés par les « interventions » occidentales ne cautionnent pas ces guerres, menées au nom de leur bien par des puissances éloignées, qui ne connaissent pas leurs réalités.

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