23 avril 2016. Après cinq jours d’essoufflement dans les escarpements de Potosi, nous revoilà sur la route. Direction : Sucre. Cette ville, qui porte le nom d’un général de Simon Bolivar, est la capitale constitutionnelle du pays.

Nous avons rendez-vous avec des Boliviennes pas tout à fait comme les autres qui se sont engagées pour encourager la professionnalisation et l’émancipation des femmes. Après la ville industrielle et minière, nous découvrons ce qui semble encore être une cité coloniale avec ses rues à l’espagnole, ses maisons basses et blanches, ses églises ibériques. À chaque coin de rue, on pourrait s’attendre à voir débouler des chevaux au galop. Mais ce sont des taxis qui battent le pavé.

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Notre rencontre avec Susi et les femmes du projet Beehive est marquante. Elles semblent à l’avant-garde de toute la société bolivienne. Leur projet est unique en son genre dans le pays. Ensemble, elles ont appris à prendre part aux décisions concernant la vie d’une entreprise, à réaliser des choses de leurs mains, à manager et à gérer un hôtel. Encore une fois, ce projet est né de la volonté d’une personne. Et il a déjà changé la vie de plusieurs.

Nous n’avons guère le temps de nous appesantir à Sucre, car un autre Bolivien au parcours atypique nous attend, chez lui, à La Paz : deuxième ville la plus peuplée du pays, siège du gouvernement et de la plupart des institutions. La Paz : la capitale politique et économique la plus haute du monde, perchée à près de 4 000 mètres d’altitude, avec les sommets enneigés de la Cordillère des Andes en ligne de mire. Dès notre arrivée, La Paz nous éblouit : la ville s’étale à flanc de montagnes abruptes et jusque dans les vallées encaissées en contre-bas. C’est très impressionnant. Unique au monde. Nous en avons presque le souffle coupé tellement La Paz est imposante. La fameuse brique bolivienne, qui domine El Alto (les hauts de La Paz), y côtoie les immeubles de verre et d’acier du quartier d’affaires. Cette fourmilière où grouillent plus d’un million de personnes est survolée depuis peu par d’étranges OVNI attachés à des câbles. Le nouveau moyen de transport de la ville vient, en effet, d’être inauguré, quelques mois plus tôt. Il est à l’image de de ce peuple de montagnards, et de cette ville accidentée comme nulle autre, qui s’étale sur plus de 1 000 mètres de dénivelé : non, il ne s’agit pas d’un métro ou d’un tramway, mais bien de télécabines flambant neuves dignes d’une station de ski des Alpes. Celles-ci permettent, dans un silence pétrifiant, de traverser en moins de trente minutes la ville d’un bout à l’autre. Cet environnement si particulier a sans doute influencé et inspiré l’architecte hors norme que nous nous apprêtons à rencontrer.

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Fernando nous accueille au petit matin, dans la fraîcheur paceña. Le sourire aux lèvres derrière sa barbiche, et un béret bien posé sur sa tête, il nous invite à savourer un petit-déjeuner local : un verre d’api (boisson chaude épaisse à base d’un maïs mauve, assaisonnée à la cannelle, au goût étonnamment semblable à notre vin chaud) ainsi qu’une sorte d’empanada au fromage fondu délicieux. De fil en aiguille, et avec une humilité qui force notre admiration, Fernando nous dévoile son projet. Malgré le fait qu’il minimise largement son rôle et son travail en répétant constamment qu’il ne fait que s’inspirer de ce qui existe déjà dans la nature, ce que Fernando propose, c’est une véritable révolution architecturale sur laquelle il planche depuis près de vingt ans. Que vise-t-il exactement ? Le développement d’un nouveau mode de construction écologique et capable de protéger les hommes des cataclysmes de la nature tels que les séismes, les tsunamis, les pluies diluviennes et les tempêtes telles que le phénomène climatique sud-américain « El Niño ».

Pour l’heure, Fernando expérimente son concept en construisant une éco-auberge souterraine. C’est à ce projet, baptisé du nom de Hormiga (Fourmi) que nous allons contribuer pendant une semaine. Fernando ne nous le dit pas, mais pour son idée, il a déjà reçu un prix national d’excellence en matière d’innovation architecturale. Formé en fait à Barcelone, admirateur de Salvador Dali et d’Antonio Gaudi, Fernando s’est fait un nom en Bolivie en proposant une solution pour préserver El Cerro rico, la montagne minière de Potosi, de l’effondrement : une catastrophe annoncée…

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Observer la nature et s’inspirer d’elle : telle semble être la philosophie de Fernando, qui nous conduit à la Muela del Diablo (La Molaire du Diable), un lieu situé à seulement trente minutes d’une agglomération de plus d’un million d’habitants, et pourtant préservé de toute pollution matérielle, sonore, ou lumineuse. Sur une crête au-dessus de laquelle virevolte un couple de faucons, Fernando nous indique l’emplacement de tombes indiennes ancestrales. Des ossements affleurent à la surface du sol, et en les découvrant, nous mesurons, une fois encore, bercés par le vent, le caractère éphémère de nos existences. Nous asseyant sur des pierres qui ont, pendant des heures, emmagasiné la chaleur du soleil, nous suivons des yeux la course de l’astre sacré des Incas. En quelques minutes, il va se perdre au-delà de ce plateau qui borne l’horizon, et, presque aussitôt, le vent devient froid. De seconde en seconde, le ciel s’assombrit, et la Muela del Diablo, de roussâtre, devient mauve. Comment ne pas rester songeur face à cette roue qui tourne, irrémédiablement, depuis que l’homme est homme ?

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L’homme n’est que poussière. Et les civilisations s’effondrent dans le néant aussi mystérieusement que la mémoire s’évapore au fil des générations. En témoignent les ruines de Tiwanaku, à une heure trente de La Paz. Un lieu qui fascine notre architecte bolivien depuis bien longtemps, et sur lequel nous nous rendons au terme de notre séjour à la Paz. Ces vestiges d’un passé faste, témoin de l’usage de technologies avancées pour la taille de bloc de pierre volcanique, se dressent comme une énigme posée aux hommes d’aujourd’hui. Comment et pourquoi une telle civilisation aurait-elle disparu sans laisser de trace ni d’explication ? Des théories prévalent, mais elles n’expliquent pas, pour Fernando, la précision extrême de la taille de certaines pierres. Nous arpentons longuement le site archéologique, bien minuscules face à l’étendue des mystères du monde…

Peut-être, tout va-t-il s’éclaircir quand nous approcherons du cœur de cet empire Inca, qui n’en finit pas de fasciner ? Quand nous apercevrons les eaux du Lac Titicaca et que nous foulerons la terre sacrée de l’Isla del Sol ? Quand nous grimperons au sommet du Machu Picchu ?

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