11 juillet 2016. La Chine. Son seul nom suscite le mystère et la fascination. Elle incarne, pour nous, et plus encore que le Japon, l’Extrême-Orient. Dès que nous foulons le tarmac de l’aéroport international de Pékin, le sol de ce continent eurasiatique que nous avons quitté en mars dernier, le caractère à la fois proche et déconcertant de la Chine nous frappe.

Il règne dans la capitale chinoise  une chaleur étouffante en ce soir d’été. Le ciel est gris sombre, et ce n’est pas la pluie, mais bien la pollution qui menace, assiège la ville. Elle noie le lointain dans un brouillard malsain, dans l’inconnu. Elle nous oppresse, dans notre moindre inspiration. Tel est le quotidien des habitants de Beijing, pour beaucoup accoutumés aux masques hygiéniques, que ne portent principalement chez nous que les professionnels de la santé.

Tout juste sortis du métro, on se fait héler par des chauffeurs de taxis torse-nu qui nous poursuivent, entre deux crachats, pour nous proposer leurs services. Sans succès. En dépit de la purée de pois inodore, l’air chaud de la ville véhicule d’innombrables senteurs de nourriture mêlées au parfum d’on-ne-sait-trop-quoi. Notre odorat est soudainement en ébullition. Il se réveille brutalement, comme s’il avait, bien longtemps, sommeillé, comaté dans l’aseptisation hygiéniste, l’éradication du sentir.

Il règne, dans la ville, une atmosphère méditerranéenne qui ne nous semble pas inconnue. Aux terrasses extérieures et improvisées des restaurants, on rigole, on plaisante, on parle fort. On joue aux cartes, on parie de l’argent, on boit des bières ou on picore dans les plats partagés trônant au centre de la table. L’air débonnaire des Chinois leur donne un côté bon vivant qui n’est pas sans rappeler un certain art de vivre latin.

Après une nuit réparatrice, nous déambulons dans Beijing. Tout la ville est littéralement placée sous vidéosurveillance. Il n’y a pas un coin de rue, pas un bâtiment officiel, pas un espace où gravitent les foules, sans caméras. De ce point de vue, on n’a pas lésiné sur les moyens. Parfois, ce sont des dizaines, voire des centaines de petites boules filmantes qui enregistrent les faits et gestes de tout un chacun. Comme à Tien an Men. Les abords de certains lieux publics comme la gare de Beijing Station sont gardés par des soldats impassibles, armés de fusils mitrailleurs, en haut d’une sorte de promontoire.

Il est curieux de voir le portrait de Mao trôner au-dessus de la porte de la Cité Interdite, en père de la Chine communiste et moderne, quand  on constate, en arpentant la rue menant à la place Tien an Men, que sa tête est devenu une image, reproduite à des millions d’exemplaires sur les moindres articles pour touristes. Du Andy Warhol, version réelle. Sorte d’ironie de l’histoire, d’ultime pied de nez au leader de la révolution communiste chinoise, un temps rejeté, mais aujourd’hui revenu à la mode, et subitement réapparu sur tous les billets de banque (excepté le plus petit, celui de cinquante centimes de yuan, représentant les peuples minoritaires de la Chine).  » Continuité « , répondront simplement les Chinois, quand ils regardent Mao avec reconnaissance pour l’oeuvre accomplie, et avec le recul d’une histoire bien tassée.  » Ridicule », diront tout bas ou en privé ceux pour qui il fut un criminel et un dictateur sanguinaire.

Le paradoxe attaché à la seule image de Mao témoigne de cette apparente tension chinoise entre communisme et capitalisme. D’un côté, on peut considérer que le pays est verrouillé par les hiérarques du Parti communiste chinois, qui contrôlent l’appareil politique, ainsi que l’ensemble de la fonction publique. Car, être fonctionnaire en Chine implique d’être membre du parti communiste chinois. D’avoir été coopté. Reconnu comme l’un des leurs. De l’autre, la société chinoise vante la réussite, l’ascension sociale. Les SDF meurent en respirant les gaz d’échappement d’Audi aux vitres tintées. La montre, la voiture, les marques occidentales, les bijoux de grands joailliers, ne sont que quelques uns des marqueurs de la position sociale dans ce nouveau royaume de tous les possibles. On parle argent de façon décomplexée. Celui qui achète est le plus fort. Y compris en amitié. Et l’affichage par l’invitation, l’achat, le don, fait partie intégrante de l’être social. Dans les relations marchandes aussi, il faut aussi négocier, régulièrement, au risque de passer pour un mauvais client. L’argent est un jeu – et d’ailleurs on en parie sur tout et sur rien – et quelque chose de sérieux à la fois. Assurément, cela ne correspond pas à l’image que l’on se ferait d’un « régime communiste », au sens soviétique du terme. La Chine semble témoigner, à la fois de survivances ancestrales bien plus profondes, dans son rapport à l’échange et aux affaires, mais elle exprime aussi une euphorie presque enfantine à l’égard d’une certaine vision de l’Amérique. À bien des égards, on peut considérer qu’il existe, désormais, un Chinese dream.

Pourtant, en dépit de cette impressionnante confiance en l’avenir, les Européens que nous sommes ne peuvent s’empêcher de constater dans la Chine du XXIe siècle quelque chose qu’aucun autre pays auparavant ne nous avait montré. En allant visiter la Grande Muraille, nous apprenons que Mao a dit, un jour, que celui qui n’avait pas, au moins une fois dans sa vie, marché le long de la Muraille de Chine, n’était pas un homme. Pourtant, le même Mao a justifié la destruction de nombreux segments de la merveille du monde – et donc la réutilisation des pierres nécessaires à l’édification de celle-ci – par la nécessité de l’instant qui imposait, çà et là, la construction de villes nouvelles. Aussi, les portions les plus visitées de la Grande Muraille ont, en fait, été reconstruites à partir de 1982, à grands renforts de ciment. Et ce diptyque de destruction-reconstruction du passé nous apparaît, soudainement, comme un élément indispensable pour comprendre la Chine post-Mao. Un lien semble s’être rompu entre les Chinois et leur passé. Un lien qu’ils cherchent aujourd’hui à reconstruire. Mais pas n’importe comment. Le Parti communiste chinois n’est pas prêt à céder aux injonctions centrifuges des mémoires, qui font courir à la Chine le risque de l’éclatement. Il faut de l’histoire. Mais quitte à la rebâtir, autant que ce soit UNE histoire. Une histoire unie. Et qui fait sens. Ce doute quant à chaque bâtiment supposément ancien nous saisit : bien souvent, il s’agit d’une « reconstruction » récente. Mais où diable est donc passé le véritable avant de ce monde ? Si les murs rasés, la connaissance contrôlée et la récente extension de la censure sur l’internet sont autant de freins à la perpétuation du savoir, les Chinois, eux, sont, assurément, les porteurs vivants de toute cette histoire. Nous voulons nous convaincre qu’il n’ont rien oublié. Qu’ils ont bien des choses à nous apprendre sur leur pays, sur leur culture, sur ce qui fait la richesse véritable de la  Chine. Un trésor qui ne saurait se réduire à un niveau de PIB… Au terme de ces premières impressions de Beijing, nous avons un mois. Un mois pour aller à la rencontre des Chinois. Et les paradoxes de cette société nous donnent soif d’apprendre. De comprendre. En avant !

 

 

 

 

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