14 septembre 2016. En arrivant sur le quai numéro 7 de la gare de Yaroslavsky à Moscou, nous dépassons une locomotive coiffée d’une étoile rouge, tout droit sortie de l’ère soviétique, et embarquons à bord de ce qui résonne en nous depuis longtemps comme un rêve sur rails : le Transsibérien. Notre périple est divisé en deux segments : Moscou – Irkoutsk (4 nuits), puis Irkoutsk – Vladivostok (3 nuits) après une étape au bord du Lac Baïkal.
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14 – 17 septembre : Moscou – Irkoutsk

Le train s’apprête à partir. Dans le wagon, chacun a trouvé sa couchette ; ceux qui disposent d’un lit en hauteur, assez étroit, sont accueillis par leurs voisins du dessous. C’est un peu comme un premier jour de rentrée, lorsque les élèves se toisent les uns les autres pour voir avec qui ils vont passer le reste de l’année. Chacun s’observe du coin de l’œil pour tenter de lire sur les visages qui sera un bon voisin. En ce qui nous concerne, on a déjà fait un faux départ en froissant le chef de wagon qui nous a grogné dessus à notre arrivée…

A notre surprise, il y a beaucoup de personnes un peu âgées, des mamans avec leurs enfants, des adolescents, ce qui créé une ambiance familiale. Sinon, ce sont beaucoup d’hommes et de femmes seuls, aux allures assez citadines.

Nous ne passons pas inaperçus parmi les passagers. Nous voyageons en troisième (et dernière) classe, et avec nos gros sacs à dos on dénote un peu au milieu des locaux qui privilégient les sacs à main et les valises. Avant de monter dans le train, nous avons croisé d’autres « tourdumondistes », mais qui se sont dirigés vers les classes supérieures, où les compartiments sont privés. Dans notre catégorie, on expérimente la vie en communauté, la vraie ! Les couchettes ne sont pas séparées, et il y en a absolument de partout, dans chaque espace libre.

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Niveau confort, on est étonnés. Bien sûr, le wagon est ancien (nous pensons qu’il date de la période URSS) : cabinet de toilette avec un système de pompe pour avoir de l’eau, chauffe-eau orné d’un thermomètre rond au cadran cassé, de la rouille un peu partout… Mais l’espace est très bien rentabilisé, certaines couchettes se replient pour se transformer en table, ou bien abritent un endroit où ranger ses valises. Chaque voyageur se voit attribuer un kit avec draps blancs et serviette, et tout est propre (nous découvrons au fil du voyage que les chefs de wagon balaient et passent la serpillière deux fois par jour).

Quelques minutes après le départ, le wagon prend vie. Chacun s’active pour organiser son espace et en faire un petit cocon : on fait son lit, on sort ses mots croisés, sa tasse, des petits gâteaux. La plupart des voyageurs quittent leur tenue « de ville » pour revêtir des habits confortables : pour les hommes, short de sport/marcel, pour les femmes, souvent une tenue de jogging. En ce qui concerne les pieds, pas de distinction de genre : pour tout le monde, on range les chaussures fermées dans les valises et on les remplace par des sandales où l’on glisse un peton en chaussette. Lorsque tout le monde se sera allongé, le soir, les pieds dépasseront des couchettes, trop étroites : on bénéficiera alors d’une vue unique sur une ribambelle de sandales folkloriques, entre lesquelles il faudra slalomer habilement pour atteindre le bout du couloir.

Très rapidement, les conversations fusent, alors que, quelques minutes plus tôt, chacun était pour l’autre un parfait inconnu. Certains voisins partagent leur repas, rient déjà ensemble. Cela créé vraiment une atmosphère agréable : même si l’on ne comprend pas le sens des paroles échangées, on se sent au milieu de gens qui se font confiance, dans une ambiance intime et chaleureuse, presque « comme à la maison ».

Très vite, on se met nous aussi à parler avec nos voisins, curieux de savoir d’où nous venons, où nous allons, pourquoi nous avons choisi de voyager en train. Personne ne parle anglais, mais la barrière de la langue ne nous empêche pas de communiquer et on trouve toujours un moyen de se faire comprendre (une fois même, quelques mots de chinois nous permettront de dialoguer avec un retraité russe !) ; notre guide de conversation franco-russe suscite un tel intérêt qu’il passera entre les mains de tout notre entourage. On s’appuie aussi sur les mots communs au français et au russe, on utilise des gestes, des dessins. Et même des photos : apprenant que nous sommes français, une drôle de voisine, assez âgée et avec un fort caractère, nous tend un cliché en noir et blanc de son défunt mari, en nous soutenant qu’il est le sosie de Gérard Depardieu.

A partir de là, nous aurons des discussions et des échanges jusqu’à la fin du voyage. Un pope et sa longue barbe, qui nous parleront d’un monastère orthodoxe qu’ils connaissent en France ; Pacha, dix-huit ans, qui ne cessera de revenir vers nous pour réciter les chiffres en français de 1 à 20. Quant à Ludmila, à qui nous confions que nous travaillons dans la communication et l’information, elle nous taquine en nous traitant carrément d’espions.

Entre deux discussions, chacun s’occupe en faisant la sieste, en lisant, en décortiquant sans se lasser des graines de tournesol, ou bien en perdant rêveusement son regard dans le paysage monotone, qui offre à voir du début à la fin du trajet un véritable océan de bouleaux aux feuilles orangées. Les jours passent plutôt vite, avec cette drôle d’impression toutefois de se sentir hors du temps. A la fois à cause de cette situation de quasi-autarcie, inhabituelle, qui brouille totalement les repères ; mais aussi car au fur et à mesure des kilomètres nous rapprochant de l’Orient, nous traversons aussi des fuseaux horaires, et il nous faut constamment changer l’heure de montres.

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Il est interdit de fumer dans le train, et à notre grande surprise, l’alcool n’y est plus autorisé non plus depuis quelques temps. Nous qui nous attendions à trinquer avec les passagers, il nous faut abandonner cette idée et nous rabattre sur le thé ! Toutefois, chaque étape dans une nouvelle gare est l’occasion pour les voyageurs de s’accorder une petite cigarette où une bière, achetée dans l’un des petits kiosques que l’on trouve sur les quais, ou auprès d’un vendeur ambulant. Deux ou trois fois par jour, le train effectue une étape longue dans l’une des gares, de 30 minutes à une heure. Un véritable soulagement pour nos jambes et nos poumons !

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La veille de notre arrivée à Irkoutsk, nous faisons la rencontre de toute une équipe de jeunes judokas russes : les premiers que nous croisons à parler anglais ! Nous passons la soirée à discuter avec eux, de la Russie, de sa politique, de son histoire : une très belle façon pour nous d’achever le trajet.

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Quelques heures avant notre arrivée à Irkoutsk, nous sommes réveillés par un magnifique lever du jour : de l’une des fenêtres, on a une vue sur la lune baignant dans un ciel bleu sombre, de l’autre, le soleil qui se dessine sur un fond rose et orange.

C’est sur cette image que nous achevons cette première partie de voyage en Transsibérien. Et sur celle d’Andrei, un passager de notre wagon, très drôle, qui ne cessait de nous appeler « Madmoizèle Camiiii » et « Meussieu Grrigorri » avec un fort accent russe dès que nous le croisions. Voyant que nous quittons le train à Irkoutsk, ce grand russe costaud en marcel dégaine soudain son iPad rose, fait retentir du Mireille Mathieu – il s’agit, en fait, d’une reprise d’Edith Piaf – et nous escorte en chantant « Padam ! Padam ! » jusqu’à la sortie de la gare…

23 – 27 septembre : Irkoutsk – Vladivostok

Cette fois-ci, ce n’est plus en tant qu’explorateurs mais bien en habitués du Transsibérien que nous pénétrons dans notre wagon (toujours en troisième classe !).

A la différence que cette fois-ci, on entre en cours de route : les passagers se connaissent déjà, et l’ambiance est moins citadine que lorsque l’on partait de Moscou. Nous sommes plus près de l’Extrême-Orient russe, et les visages paraissent plus typés, parfois carrément asiatiques. Si l’on croise quelques familles et quelques personnes âgées, il y a davantage d’hommes qui nous semblent être des travailleurs saisonniers et des militaires. Comme Serguei, notre voisin de couchette.

Serguei est un véritable numéro, le phénomène du wagon. Petit, nerveux, vêtu de sa marinière et de son béret militaire, c’est un électron libre qui ne tient pas en place, fait des clins d’œil aux femmes du wagon-restaurant pour avoir un peu de rab, raconte des blagues et chante des chansons. L’alcool est interdit, mais cette règle ne s’applique pas à Serguei, toujours une nouvelle bière à la main, qu’il dissimule plus ou moins habilement dès que le chef du wagon ou des policiers circulent dans le couloir. Serguei, qui ne parle pas un mot d’anglais mais avec qui nous réussissons tout de même à rire et à jouer aux cartes pendant toute une après-midi. Serguei, un peu dragueur, qui ira discuter avec toutes les filles célibataires du wagon et finira par aller bouder une journée dans un lit à baldaquin qu’il s’est confectionné avec un drap, après que Katia l’ait remis à sa place.

Les journées se succèdent, et nous n’en finissons pas d’accélérer la course du soleil. Dans quelques dizaines de minutes, nous atteindrons Khabarovsk. Soudain, en face de nous, la mère âgée et sa fille sexagénaire, interrompent leur confection de pelotes de laine à partir de vieux tricots. On traverse comme un immense delta, puis deux, comme les bras flasques d’un immense fleuve marron. D’autres personnes du wagon se penchent sur les fenêtres pour prendre des photos. Quelle est donc cette rivière, qui semble, pour ces Russes, appartenir à une légende ?

« Amur reka ! » s’exclament nos voisines. Le fleuve Amour. Il nous est tombé dessus sans que l’on s’y attende. Longtemps frontière naturelle entre l’Empire des tsars et la Chine, l’Amour, pour les Russes, c’est avant tout « le fleuve Père » de l’est, quand, à l’ouest, la Volga incarne « la Mère ». De façon moins poétique, pour les Bouriates, vivant dans cette région, et ayant donné son nom au fleuve, le nom que les Russes ont traduit par « Амур » (Amour en Français) signifie en fait « boueux », en référence à la couleur brune et à la vase qui fait le lit du fleuve.

Plus que quelques kilomètres nous séparent de notre destination finale. A mesure que nous nous rapprochons de Vladivostok, nous pensons avec émotion à ces nombreuses heures passées à bord du train, aux rencontres que nous avons faites, et à cette expérience unique que nous venons de vivre…

Les enseignements du Transsibérien

  • Un traverseur d’espace, mais aussi de temps : Ce voyage a été pour nous une expérience forte. Le Transsibérien paraît, de prime abord, traverser un espace : on croit qu’on va faire un voyage en deux dimensions, un trajet d’un point A vers un point B. Pourtant, c’est un véritable retour dans l’Histoire que l’on opère. Profitant de ces longues heures à notre disposition, nous avons beaucoup lu sur la Russie, son passé. L’occasion de se remémorer les origines du Transsibérien, et prendre la mesure de ce qu’il symbolise en reliant des villes chargées de mémoire : Moscou, siège du pouvoir bolchevique et épicentre depuis lequel le communisme se propagea dans le pays, pour en modifier le relief de façon radicale. Ekaterinbourg, où le tsar et sa famille furent emprisonnés avant d’être assassinés. Mais aussi : Kazan,  Perm, Krasnoïarsk, Novossibirsk, Irkoutsk, Khabarovsk…
  • La naissance d’un sentiment d’empathie avec les Russes : avoir partagé l’intimité des Russes, nous être immergés au cœur de leur quotidien pendant plusieurs jours, a été pour nous un réel apprentissage. En nous remémorant aussi intensément le passé de la Russie, dans l’immobilité et en autarcie pendant ces quelques jours, et en échangeant avec les passagers, nous nous sentons en empathie avec le passé tumultueux de la Russie et bien sûr, avec les Russes eux-mêmes. Bien davantage qu’avec nos livres d’histoire ou nos médias, nous ressentons mieux son essence, son présent, sa politique. Et sa réalité humaine. Nous avons également la sensation que l’image de la Russie que l’on entretient en Europe, quand elle n’est pas réductrice, manque cruellement de nuance.

 

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