10 juin 2016. « L.A., c’est la folie ! 18 millions d’habitants : vous imaginez ?! Un avion toutes les deux minutes ! L.A. : capitale mondiale des voitures ! 24 heures sur 24, ça n’arrête pas ! Moi j’en ai pas de voiture. C’est des fous les automobilistes ! Je te jure, ici, si tu conduis mal, au prochain stop, le mec il sort de sa caisse, il pointe son calibre sur toi et il te descend ! C’est comme ça, L.A. ! Mais la plage est magnifique ! »

Sous son maillot usé des All Blacks et ses airs de Samuel Lee Jackson, une canette de bière à la main, Richie s’esclaffe en nous présentant Los Angeles, aux abords de l’aéroport par lequel nous venons d’arriver. Il a toujours vécu ici, en Californie, mais il se définit comme Néo-zélandais. Même qu’il a joué au rugby pendant des années… Il est noir, mais sa mère venait bien du pays des Maoris. Il parle haut et fort, avec un grand sourire, mais après avoir évoqué ses origines, il ne dit pas grand chose sur lui-même. Sa situation semble précaire, et pourtant, il se soucie de nous. Il nous aide spontanément à trouver le bon bus pour arriver à destination, dans l’immense métropole de L.A.

Cette spontanéité à aider les étrangers, à s’intéresser à eux, nous surprend d’emblée. D’autant que Richie n’est pas un cas particulier. En fait, dès les formalités d’admission sur le territoire américain, les agents de police aux frontières nous ont accueillis avec un large sourire, et non sans une pointe d’humour, en nous souhaitant un agréable séjour aux Etats-Unis. Et ce n’était que le début !

À chaque trajet de bus, chaque pause dans un café, des Américains engagent la conversation avec nous, avec une réelle sympathie. Ils nous indiquent notre chemin, nous donnent des conseils de voyage, nous demandent qui nous sommes, de quel pays nous venons, s’intéressent à la culture française, se rappellent de leurs pérégrinations outre-Atlantique passées ou évoquent tel village de Moselle d’où leur famille serait lointainement originaire. Ils s’intéressent, bien évidemment, à la gastronomie française (assister à un long débat existentiel autour de « La Quiche » entre deux américains dans un bus, ça n’a pas de prix), quand ce n’est pas au fonctionnement de notre société. De quoi mettre à mal des années de sociabilité parisienne où l’on se construit, hélas bien trop souvent, dans la méfiance de l’Autre, et bouleverser notre conception de ce pays que nous nous figurions mû par un fort individualisme. Paris nous apparaît soudainement comme un monde bien muré et cloisonné.

Tout, ici, nous semble démesuré : l’étendue impressionnante de la ville, la taille des voitures, des buildings et des maisons, des arbres, des portions dans les restaurants… Nous avons énormément de mal à apprécier les distances et ce qui nous semble faisable en une vingtaine de minutes à pied prend rapidement une heure en bus. L’atmosphère a quelque chose d’électrique, d’infatigable, de dément, tarantinesque.

D’une certaine manière, nous avons l’impression d’avoir débarqué dans le monde d’Alice au pays des merveilles. Pour le meilleur… comme pour le pire. En effet, presque à chaque coin de rue, et plus encore dans le Downtown très 80’s de L.A., nous croisons un chapelier fou, un  de ces innombrables sans abris de la ville, assis au pied d’un gratte-ciel, qui parle seul et invective l’univers. Car comme le dit Nathalie, née à Los Angeles, lorsque l’on a une bonne situation aux Etats-Unis, tout va pour le mieux ; mais au moindre problème (maladie, perte d’emploi…), la déchéance peut arriver très vite. Les US seraient la terre des rêves : des rêves accomplis, aussi bien que des rêves brisés.

Ainsi, cette pauvreté béante qui nous saute aux yeux avec plus de force encore qu’à Paris, est l’un des revers de la médaille de la société américaine qui fait l’éloge de la liberté et de son corollaire, issu de l’éthique protestante : la responsabilité. La misère semble guetter n’importe qui. Aussi, le simple fait de tomber malade est une crainte pour les salariés américains.

Pourtant, en dépit de la faiblesse de l’assistance publique, ou peut-être, justement, du fait même de sa faiblesse, les Américains semblent avoir développé une réelle ouverture aux autres et une étonnante solidarité, notamment envers les plus faibles. Les chauffeurs de bus descendent de leur siège pour aider chaque personne handicapée à monter à bord. À l’intérieur du bus, les autres passagers se déplacent sans rouspéter pour faire de la place, et toutes, sans même se connaître, se mettent à discuter, en saluant le nouveau passager. C’est comme si les Américains faisaient tous corps. Comme s’ils se rappelaient, quelque part, au fond d’eux même, que leur nation fut construite, aux XVIII et XIXe siècles, par des migrants, des hommes et des femmes qui étaient, pour nombre d’entre eux, des marginaux dans leur pays d’origine.

Le 7 juin, en vue de l’élection présidentielle de fin d’année, se tiennent les primaires en Californie. En compagnie de Blandine, tante de Grégoire vivant à L.A., nous assistons au scrutin dans un bureau de vote. En découvrant un ballot (ou bulletin de vote), nous mesurons la complexité du système électoral étasunien. Il comporte d’interminables listes de noms sur plusieurs pages. Tout cela nous semble bien abscons. Les citoyens américains eux-mêmes semblent les premiers à ne pas tout comprendre à la manière dont ils doivent procéder pour voter, ni même au sens de ce pour quoi ils votent, précisément. Blandine, qui vit pourtant ici depuis plus de vingt ans, nous confie ses doutes. Nous sommes éberlués. D’autant que nous trouvons trois éléments étonnants : d’une part le fait que, pour certaines listes, soit précisée la profession du candidat (comme si cela constituait un critère de vote). D’autre part, nous assistons à une scène surprenante lorsque Blandine effectue une erreur de pointage, censée annuler la valeur de son ballot (elle a coché deux noms au lieu d’un seul sur l’une des listes) : un assesseur du bureau de vote lui propose alors de modifier pour elle son vote, en éliminant – au « hasard » !- l’un de ses poinçons. Pour finir, nous nous étonnons du fait que le caractère secret du vote n’existe plus. Pour voir leur bulletin prérempli en fonction de leur appartenance politique, les Américains sont invités à préciser par avance s’ils sont « démocrates », « républicains ». En fonction de ce choix, certains noms seront présélectionnés pour eux, sans qu’il leur soit possible d’y revenir. Seul les « sans appartenance » peuvent voter librement pour qui ils veulent dans chaque liste. En outre, il revient à chacun, en fonction de son appartenance, d’aller faire poinçonner son bulletin, au vu et au su de tout le petit monde du bureau de vote, au niveau d’une borne « Parti Républicain », « Parti démocrate » ou « Sans appartenance ». Pas de rideau. Pas d’isoloir. Pas de secret. Serait-ce, une fois encore, lié à la culture protestante qui a façonné les Etats-Unis ? Un souci de transparence, qui se remarque même lorsque nous traversons des quartiers résidentiels où tous les jardins sont à découverts, sans haie, sans portail. Comme si là encore, personne n’avait rien à cacher.

En foulant, en compagnie de Mélanie, les étoiles d’Hollywood Boulevard, nous nous interrogeons sur ce culte d’un gigantisme clinquant, sur cette panthéonisation des stars du cinéma. Leurs noms sont gravés sur le pavé, leur main moulée sur le sol, comme une signature immortelle. Touristes et Américains semblent heureux de fouler le même trottoir que leurs idoles, comme si ces-derniers avaient laissé dans leurs empreintes un peu d’eux-mêmes… Nous nous demandons si l’aura d’Hollywood exerce sur Los Angeles (et sur la Californie) une force qui rend ses habitants si particuliers, comme acteurs de leur propre vie, leur donnant la force et l’optimisme entretenus par la croyance inéluctable en un « Happy End ».

Nous avons le sentiment de nous trouver dans un nouveau décor de cinéma lorsque nous arrivons dans le Parc National du Joshua Tree, à trois heures de Los Angeles, en compagnie de Nathalie. Des lumières multicolores d’Hollywood à la chaleur sèche et torride d’un désert vide de toute pollution humaine, il y a un monde, un fossé, un de ces paradoxes qui font la richesse des Etats-Unis. Après l’effervescence de LA, le silence de cette vaste étendue aride nous permet à tous de nous retrouver face à nous-mêmes, comme si le désert était un miroir de ce que nous sommes en profondeur. Cette connexion avec une nature aussi belle qu’hostile, où la chaleur extrême peut rapidement devenir un véritable danger, et où l’on cohabite avec les coyotes, dégage l’une de ces énergies mystiques qui ont cette capacité à transformer une personne. Nous ne sommes décidément plus les mêmes à la sortie de ces quelques jours magiques au Joshua Tree Park…

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