10 avril 2016. Les yeux encore éblouis par la blancheur craquelée du Salar d’Uyuni, nous montons dans un bus pour Potosi. Un soleil de plomb nous assomme. Après avoir imaginé le passé géologique et millénaire de cette région, nous nous replongeons dans Les veines ouvertes de l’Amérique latine de Eduardo Galeano, afin de mieux comprendre l’histoire moderne et contemporaine de la Bolivie. De Potosi. Nous voulons nous imprégner de cette culture qui nous intrigue…

Un peuple condamné à la terre

Tandis que le chauffeur file droit sur les ponts, dévale les pentes, avale les lacets, nous feuilletons les pages du livre concernant la Bolivie. Une guerre malheureuse, connue comme la Guerre du Pacifique, fit rage, à la fin du XIXe siècle, entre le Chili, le Pérou et la Bolivie voisine. Elle fit perdre à la Bolivie son accès à l’Océan Pacifique, en 1884. En mémoire de cet événement, de nos jours encore, chaque année, le 23 mars, en Bolivie, on célèbre el Dia del mar : le Jour de la mer.

Tous les 23 mars, d’importantes commémorations ont lieu dans tout le pays, en présence des autorités civiles et militaires. On entonne des chants nostalgiques de marin. Ces chants, c’est comme s’ils étaient une plainte plus grande, comme s’ils incarnaient le désespoir de tout un peuple, coincé entre l’Altiplano, le ciel et la Cordillère des Andes. La complainte d’un empire condamné à la terre.

En arrivant à Potosi, la plus haute ville du monde, ce dimanche 10 avril 2016, en fin d’après-midi, nous avons les narines pleines d’une senteur de poussière. Une poussière rousse que le vent semble balayer, du haut de ces pics arides, parsemés de cactus et acérés comme les canines d’un monstre géant, jusque sur les routes grisâtres qui émaillent le paysage. Ici, on est à plus de 4 000 mètres d’altitude. Sous le vol des rapaces, et au passage de ces vieilles guimbardes qui prennent les virages sans ralentir, la poussière se faufile absolument partout. Pas le moindre cours d’eau dans ces étendues. Pas la moindre trace de neige. Pas le plus petit glacier. Cette contrée semble en proie à un étrange châtiment du ciel. Depuis des lustres…

Potosi, ville de brique et d’argent

Au-dessus de l’imposante ville à flanc de montagne que nous découvrons brutalement, se dresse el Cerro rico, la montagne riche, qui fut le lieu de ce que certains Boliviens présentent encore aujourd’hui comme le plus grand pillage de l’histoire. Ce mont, culminant à 4782 mètres d’altitude, fut la plus grande mine d’argent au monde au temps de Charles Quint. En ces temps du XVIe siècle, l’heure était à la colonisation espagnole, à la conquête de tout cet immense continent, de Mexico à la terre de feu, plus vaste que l’Europe tout entière. À l’époque, ces richesses que le Cerro Rico contenait depuis longtemps du fait de son ancienne activité volcanique, n’avaient pas encore été exploitées par les natifs de ce pays. Ils croyaient que cet argent appartenait à leur déesse mère, la Pachamama. Ils n’avaient guère besoin de l’argent pour commercer. Toujours est-il que cette découverte de l’argent de Potosi par les Espagnols, bouleversa le statut de cette localité. Elle valut rapidement à Potosi de devenir ville impériale, et à la Cité, considérée comme le Joyau de la Couronne d’Espagne, d’obtenir sa propre Casa de la Moneda, son propre Hôtel de la Monnaie. Ainsi se développa, dès cette époque, une classe de mineurs qui se perpétua jusqu’à nos jours. Comme à Uyuni, on espère de ces puisements intra-terrestres qu’ils participent à la richesse du pays.

De prime abord, l’ancienne ville impériale de Potosi n’a pas l’air riche. Au pied du Cerro rico, de part et d’autres de rues aux abords délabrés, d’interminables tiges d’acier courbées dépassent des toits de ces maisons en brique rouge nue. Aucune de ces bâtisses ne semble finie. Elles ont fleuri comme des champignons tout autour de ce qui ressemble à un immense terril haut comme un grand immeuble et composé de résidus gris-noir. Si l’on enlevait la montagne, on aurait presque l’impression de se trouver dans une ville de mineurs du nord de la France. C’est en s’élevant progressivement sur les pentes du Cerro rico que l’architecture évolue. Qu’on approche du coeur historique de Potosi.

Un peuple endurci et fier

Sur la Plaza 10 de Noviembre, en effet, entre le parvis de la Cathédrale et l’Hôtel de la Municipalité, c’est un tout autre monde : des vieillards boliviens au visage tanné, aux traits marqués comme par l’érosion, portent des costumes trois pièce et des chapeaux taillés sur mesure, tout en se tenant bien droit. Les femmes arborent de magnifiques couvre-chef, des tuniques colorées assorties à leur chapeau ou aux rubans avec lesquels elles nouent leurs tresses noires. Qui que l’on soit, on veille à avoir une tenue impeccable. Et ce ne sont pas les écoliers, ni même les étudiants, chacun avec son uniforme à cravate (pour les garçons) ou son tailleur bien ajusté (pour les filles), qui démentiront ce trait. Les apparences ne sont pas que superflues. L’intégration dans la société passe par la mise en ordre de sa tenue. C’est une fierté que de porter l’uniforme. Comme si on offrait ici au monde ce que l’on avait en soi de plus beau, gardant pour soi, par pudeur, toute la rudesse de la vie, dans le silence d’un regard impassible. La plainte semble vulgaire, aux yeux de ce peuple des montagnes.

Naturellement, pour les milliers de mineurs qui travaillent encore, non loin de là, dans cette montagne maudite où ils louent El Tio, le Diable, les conditions de vie ne sont pas les mêmes. Les écroulements de galeries sont chose commune. Comme les accidents liés à l’usage quotidien de la dynamite. Les asphyxies. Les coups de grisou.

Ici, de toute évidence, on fait face aux périls de la nature, de la solitude, de la montagne, de la pauvreté, du soleil brûlant et des nuits glaciales.

L’empire de la terre menacé ?

Ironie de l’histoire, à l’aube du troisième millénaire, les Boliviens ont finalement décidé de poursuivre l’oeuvre du colonisateur espagnol : puiser dans ces richesses du sol et de la terre les ressources nécessaires à leur développement actuel : sel, lithium, argent, fer, cuivre, pierres précieuses et semi-précieuses…

L’asphaltisation du pays est en marche, témoignage d’une occidentalisation que certains ne soupçonnent pas et qu’ils préfèrent tout simplement ne pas voir. Le bitume s’étend plus vite que la prospérité des communautés locales qui voient aujourd’hui passer les 4×4 comme jadis ces chevaux qui faisaient peur. Sauf que les touristes applaudissent aujourd’hui des deux mains, et puis, surtout, ils versent quelques pièces argentées et dorées aux quatre coins de la Bolivie. Comme si cet étain pouvait remplacer tout cet argent véritable du passé. Le développement touristique du pays est plus rapide que celui du traitement des déchets : les poubelles attendront et, en attendant, les détritus sont offerts à Mère nature à ciel ouvert, en espérant que le bon vent les fera déguerpir vers quelque immensité déserte, vers l’oubli. Pourtant, la Bolivie prend en charge une partie des déchets étasuniens afin de réduire comptablement la facture de Washington et de s’offrir, en échange, quelques mannes économiques.

Mais peu importent finalement ces histoires de poubelles : le Paris-Dakar fend le pays ! Cherchez l’erreur. Que se passe-t-il à La Paz ? Chez celui que tous appellent Evo, comme on parle d’un grand frère ? Les dirigeants boliviens auraient cédé à des sirènes étasuniennes, fulmine-t-on tout bas, tout en gardant la tête haute sous son chapeau traditionnel. Dans son superbe costume que l’on porte fièrement, qu’il soit celui du collégien ou de la cholita centenaire. Certains, à l’inverse, saluent le développement du pays et sa sortie de la pauvreté, en trinquant, à grands renforts de Coca Cola. Mais cet épuisement, volontaire – de par les activités minières et autres – et involontaire – du fait de la désertification progressive de toute la Bolivie – du sol bolivien, ne condamne-t-il pas le pays et son peuple, à moyen-long terme, à quelque naufrage dramatique ?

Le Cerro Rico est si éventré de galeries que la montagne, emblème de la ville de la Potosi, menace aujourd’hui de s’effondrer entièrement. Ces creusements frénétiques jusqu’à l’épuisement du peuple bolivien, c’est comme si l’on en attendait ce fameux retour à la mer, tant espéré par tous. Comme si à force d’avoir foré, dynamité, perforé la montagne, on pouvait atteindre à nouveau le niveau de la mer. Et des bâtons d’explosifs détonnent justement, à chaque coin de rue, et tous les jours de l’année, à Potosi. C’est devenu un jeu d’enfant. Une sorte de farce qui fait partie du quotidien des Potosiens. Ce n’est plus la montagne qui gronde, ce ne sont plus non plus les canons des conquistadors ni leurs arquebuses qui se déchaînent, non. Ce sont les Boliviens, eux-mêmes, qui voudraient bien tout faire sauter. Faire éclater ce verrou ignoble du destin. De leur enfermement.
Peut-être le salut viendra-t-il de cette jeunesse qui défile, chaque soir, dans les rues de Potosi, comme une armée entière, au pas, grosses caisses et trompettes en tête. Mais ce n’est pas d’une nouvelle Guerre du Pacifique que la Bolivie a besoin, bien que certains exaltent, chaque année, le 23 mars, le sentiment national, à grand renfort d’antichilisme. Et si l’enjeu de cette nouvelle guerre pour l’Empire de la terre consistait précisément à protéger ses ressources, son peuple, ses valeurs, à empêcher que la Bolivie ne se fasse ronger de l’intérieur par un mal qui pourrait bien la priver de tout. Sinon du poids d’un remords historique et à jamais irrémédiable.

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