11 juin 2016. Voilà près de cinq heures que l’avion qui nous emporte s’est envolé de Los Angeles. À trente-trois mille pieds en dessous de nous, la mer glaciale de Béring sépare l’Alaska du Kamchatka, les Etats-Unis de la Fédération de Russie, l’Amérique de l’Asie.

On dit que jadis, les masses sombres et froides de cette mer sub-arctique – à laquelle Vitus Béring, un navigateur danois au service du Tsar Pierre Le Grand, donna son nom – formaient un pont de glace entre les deux continents. Pour se représenter ce passage, cette voie de communication terrestre unique qui permit (supposément) le peuplement humain de l’Amérique, il faudrait imaginer, en lieu et place de l’eau et du tumulte, une gigantesque masse solide, gelée, cristallisée, se dressant à perte de vue, sur quelques 92 kilomètres, constituant ainsi le plus grand chef d’oeuvre d’ingénierie de l’histoire du monde. À ceci près que l’homme n’était pour rien dans son édification.

Comme les deux faces d’un symbole grec, se pourrait-il qu’Américains et Asiatiques expriment aujourd’hui encore, par-delà leurs différences, quelque commune façon de vivre, de faire société, d’être humain ? Se pourrait-il qu’en les descendants actuels de ceux qui vécurent une si extraordinaire transhumance, subsiste la plus petite trace de souvenir de cette ascendance asiatique ? Se pourrait-il que l’Asie et l’Amérique, plus proche qu’il n’y paraît, n’aient cessé de s’inspirer l’une, l’autre, jusqu’à nos jours, et qu’elles soient capables de nous inspirer, nous autres, Européens ? Telle est l’énigme anthropologique qui a motivé notre voyage, à la recherche de ces liens perdus et de ces initiatives nouvelles, sur les voies d’Amérasie…

Le pont de glace d’antan a disparu, emportant avec lui son mystère, mais si Béring est un point clé pour comprendre cette relation amérasienne, il nous faut à présent en revenir à la source, franchir le détroit, et entrer pour de bon en Asie.

Qu’il est fou d’imaginer qu’après avoir ainsi relié les peuples, l’Océan Pacifique ait pu être le théâtre de combats, entre Japonais et Étasuniens notamment, parmi les plus violents de la Seconde guerre mondiale. Tandis que l’avion se met à vibrer, ballotté par les turbulences comme une mouche dans l’immensité du ciel, nous songeons à ces milliers de chasseurs Zero japonais, aux bombardiers B29 américains, ces forteresses volantes étasuniennes, à tous ces bâtiments de guerre qui croisèrent sans relâche, durant quatre ans, sur l’océan, traquant l’ennemi, jusqu’à ce que l’Enola Gay ne largue, au matin du 6 août 1945, « Little Boy » dans le ciel bleu d’Hiroshima, la propulsant fatalement dans l’histoire.

Cet épisode de « la bombe », fit entrer l’humanité dans une ère nouvelle, dans cet équilibre de la terreur. Ce même ordre qui régit aujourd’hui la paix entre les grandes puissances nucléaires, au risque de l’anéantissement ou, tout au moins, de la paranoïa.
Privé d’armée, le Japon sert aujourd’hui de poste avancé des Etats-Unis en mer de Chine. Les closes de la paix de 1945 impliquaient l’implantation de bases américaines au cœur de l’Empire du Soleil Levant, qui en compte actuellement plus de 100 (pour pas moins de 50 000 soldats US).

Entre permanence et adaptation, la culture japonaise nous fascine. Elle nous semble si différente de la nôtre, de celles que nous avons découverte aux Amériques. Alors que l’avion oblique en direction du sud-ouest, et que nous devons dépasser l’arc des îles Aléoutiennes, nous nous imaginons déjà dans les rues de Tokyo. Nous nous représentons la capitale du Japon comme une gigantesque forêt de gratte-ciels, fourmillant d’un monde ordonné tantôt par les coups de sifflets des policiers, tantôt par la discipline à laquelle chacun se soumet lui-même de son propre chef. Nous nous voyons, comme par anticipation, dans cet univers d’idéogrammes, de kanji et de kana, les alphabets japonais. Ces modes d’écriture, de langage et de pensée ne pouvant qu’avoir participé de l’élaboration d’un rapport au monde différent de celui que nous avons, en tant qu’héritiers malgré nous de l’alphabet romain.

Nous traversons à nouveau une zone de turbulences. Nous tentons d’ouvrir le volet du hublot, mais la lumière du soleil est si éblouissante que nous renonçons. Après quelques minutes, la carlingue s’apaise. Nous venons de traverser la ligne du temps, de nous éclipser virtuellement du globe, le 10 juin à 16 heures, pour réapparaître, le 11 juin vers 10 heures du matin. En croisant Phileas Fogg, nous venons de perdre un jour de voyage, un jour de notre vie qui n’aura, pourtant, jamais existé. Allons bon : il paraît que cela porte bonheur !

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