16 juin 2016. Avec plus de 40 millions d’habitants, Tokyo constitue la plus grande agglomération du monde. Elle est la capitale du Japon, un archipel qui se compose, en fait, de plus de 3 000 îles. Siège des institutions politiques nationales, Tokyo est également le lieu de résidence de l’Empereur du Japon qui est, aujourd’hui encore, le symbole vivant et millénaire de cette monarchie constitutionnelle, 3ème puissance économique mondiale (en terme de PIB), derrière les Etats-Unis et la Chine.

Voilà la ville dans laquelle nous arrivons, ce samedi 11 juin 2016. Il règne une chaleur lourde et humide annonçant l’orage. Sur les bas côtés de la route entre l’aéroport international de Narita et les premiers gratte-ciels de Tokyo, la verdure est littéralement foisonnante. La ville qui nous apparaît au loin n’est pas plus impressionnante que Paris, au premier abord. Ce n’est rien en comparaison avec ce que nous avions éprouvé, en Bolivie, en découvrant La Paz.

Très vite, pourtant, nous nous retrouvons dans l’ombre d’immeubles maigres et hauts comme des falaises. Rapidement, l’artère routière unique sur laquelle nous étions se subdivise, se ramifie comme un réseau sanguin, de telle sorte que bientôt, les voies se superposent et s’entrecroisent sur plusieurs étages. Cela nous donne le vertige. Où est-elle la rue, la vraie ? La véritable ville où vivent les gens ? Trois voies en dessous de nous, dans la nuit du béton et de l’acier que seuls illuminent quelques panneaux publicitaires luminescents et le reflet du soleil dans des buildings sombres.

Après quelques minutes, nous atteignons finalement, à notre grande surprise, un centre-ville à dimension plus humaine. Les rues calmes et inondées de soleil sont parsemées de cyclistes. Les passants ne pressent pas le pas. Les écoliers en uniforme ont le cartable au dos et le sourire en bandoulière. Le policier en charge de la circulation n’a pas les traits marqués et rudes que nous aurions escomptés. Il ne fait pas non plus régner la discipline à coups de sifflet, à grand renfort de vociférations sèches. Il semble en paix, serein, en agitant son bras, sur le passage piéton que nous empruntons.

Brutalement, nous nous sentons comme dans une ville de province. Si loin de la frénésie que nous imaginions, et que le trajet de bus nous laissait pourtant présager. Un vieil homme affable nous indique aimablement notre route jusqu’à la station de métro d’Ikebukuro. Nous avançons dans ces dédales d’une propreté impeccable au milieu de Japonais en costume noir et blanc, tirés à quatre épingles et semblant peser chacun de leurs gestes. Ils avancent, le parapluie à la main, et des écouteurs dans les oreilles.

Le parapluie et les écouteurs

Le parapluie et les écouteurs… Les Japonais sont connectés à la technologie, comme au temps qu’il fait. À la nature, comme à la pointe du progrès.

Ils ne craignent pas les averses. Ils ne les évitent même pas. Il serait, sans doute, selon eux, insensé (voire vulgaire), de s’interdire de sortir sous prétexte qu’il pleut ! Et il ne leur viendrait pas non plus à l’idée de mettre un manteau : ils ont leur parapluie. Et cela suffit. Telle est leur esthétique d’une beauté sobre. Cette attitude, apparemment si anodine, traduit pourtant quelque chose de très profondément ancré dans les représentations nippones :  le fait que les cataclysmes de la nature, de même que ceux liés à l’histoire et à l’existence humaine, font partie intégrante de la vie. De ce fait, ils les respectent. Ils semblent tous savoir, dès le plus jeune âge, que la vie terrestre est un passage éphémère, avec ses tumultes, comme la course d’un objet dans les rapides d’une rivière. Ils avancent donc, confiants dans leur destin, fidèles à leurs traditions ancestrales, à leur identité millénaire, et pourtant, résolument tournés vers la modernité, enclins à l’adaptation, à l’ouverture au monde dans lequel ils vivent.

La sensibilité et la violence

Les Japonaises traduisent aussi cette recherche de perfection morale. Hélas, dans cette société, beaucoup subissent, quand elles sont salariées, une forte violence symbolique, faite de harcèlement et d’intimidation : on leur fait comprendre qu’il faut choisir entre faire carrière et devenir mère. Bien trop souvent, elle se taisent. Endurent.

Les hommes aussi font face à la dureté du monde du travail nippon. Ils se tiennent raides et droits dans le métro. Derrière de petites lunettes, ils lisent sur leur smartphone un article en ligne. Ils feuillettent le journal. Ils n’ont pas de cernes et n’ont jamais l’air accablés. Le registre de la plainte leur est étranger. Ils ne diront jamais du mal de leur employeur. Ils sacrifient leur vie familiale pour le travail : d’une part, parce que telle est leur conception du rôle du chef de famille, qui se doit d’assumer l’essentiel de l’apport financier au couple et aux enfants, d’autre part parce que les Japonais ont cette culture sacrificielle de la discipline, du respect et de la loyauté absolue envers le Maître. On en trouve trace dans le Bushido, au XVIIè siècle : « Pour mériter votre nom de Samourai, vous devez offrir votre vie au service de votre Seigneur.« 

« Pour mériter votre nom de Samourai, vous devez offrir votre vie au service de votre Seigneur.« 

Cette tension de la société japonaise, entre sensibilité et violence, nous marque.

Amérique vs. Japon : d’un paradigme à l’autre

En rupture avec le pragmatisme américain auquel nous nous étions accoutumés, l’idéal et la discipline japonaise témoignent d’un tout autre rapport au monde. Tandis que l’Amérique semble pouvoir faire sienne le principe « la fin justifie les moyens », le Japon, quant à lui, serait sans aucun doute davantage attaché à l’idée selon laquelle « la fin vaut ce que valent les moyens ». Nous éprouvons véritablement, en découvrant Tokyo, ce choc culturel, qui s’exprime sur de nombreux plans (politique, géopolitique, économie…).

D’un côté, l’action est au service d’une cause. On est en quête d’un résultat palpable et quantifiable, et l’on considère que l’objectif, s’il est bon, si l’on est convaincu de sa valeur morale, doit être atteint, coûte que coûte. Le succès se caractérise par l’atteinte du but que l’on se fixe. Les erreurs, et donc, la prise d’initiative, font partie de cette marche en avant, de cette « poursuite du bonheur » qui nous semble caractériser l’Amérique.

De l’autre, on considère que chaque action, en soi, est porteuse d’une valeur morale.  Il importe donc davantage de se doter d’une discipline d’action, de se donner les moyens d’agir de la bonne façon. Dans cette conception asiatique, héritée du bouddhisme, le bonheur est un do, c’est à dire, non pas un objectif qui s’accomplit définitivement, mais une voie à poursuivre…

Tokyo, une ville entre tradition et science-fiction

Durant la petite semaine que nous passons dans l’ancienne Edo, ravagée en 1923 par le séisme de Kanto puis incendiée sous un tapis de bombes étasuniennes entre 1942 et 1945, nous découvrons un riche patrimoine, bariolé et éclectique.

À commencer par le quartier de Naka-Itabashi, dans lequel nous passons deux jours. Au milieu de ses rues tranquilles et de ses maisons basses, nous nous acclimatons lentement à la vie japonaise. Traversé par une voie de chemin de fer, le quartier voit son quotidien rythmé par la sonnerie des barrières qui se ferment épisodiquement au passage des trains. Au delà des lampions qui dansent, par les fenêtres de quelques restaurants/bars aux allures de grand comptoir, on distingue des hommes accoudés. Certains sont assis. D’autres, debout. Ils savourent bruyamment leur ramen fumant, leur udon brûlant, sans un mot. Dîner hors de chez soi est une coutume ici.

Le 12 juin, nous visitons les abords du Palais impérial, et notamment le jardin est, dans le centre historique de Tokyo. Non directement visible, le Palais impérial est entouré d’une piste cyclable, d’un grand plan d’eau circulaire dominé par d’importantes murailles, de dix à vingt mètres de haut. C’est un joyau dans un écrin, une cité en plein cœur de la ville. Un espace hors du temps, un reste de l’Edo d’antan isolé de la frénésie du monde et d’où l’on distingue, quand même, en toile de fond, les gratte-ciels de Tokyo. L’Empereur actuel, Akihito, n’est autre que l’arrière petit-fils de l’Empereur Meiji, qui ouvrit le Japon à l’Occident. Il est le fils de l’Empereur Showa, mieux connu sous le nom de Hirohito, qui fut à la tête du Japon durant la Seconde guerre mondiale.

En nous dirigeant vers l’ouest de la ville, nous atteignons finalement le carrefour de Shibuya à la nuit tombée. Des spots publicitaires (et la bande son qui va avec) s’enchaînant sur des écrans géants grands comme des façades, des diodes multicolores clignotantes en tous sens, des textes défilant de haut en bas comme des gouttes de pluie dégoulinantes sur des panneaux luminescents : tout cela tourne en boucle autour de la plus extraordinaire des marées humaines, cette masse dans laquelle chacun semble s’annihiler. C’est la folie que l’on éprouve dans les rues commerçantes de Shibuya qui bouillonne littéralement, comme un trop plein de tout. D’hommes, de messages, d’offres, de tout côté. Et pourtant, la foule, aussi nombreuse qu’elle soit, et bien qu’électrisée, chauffée à blanc, semble bon enfant.

Nous sommes si loin de la poésie du jardin du Palais impérial, et pourtant si proches, géographiquement. Deux mondes cohabitent. Deux époques. Tokyo nous a enchantés, elle nous effare, comme s’il s’agissait ici d’une tout autre planète. Dans de gigantesques salles de jeux vidéos baignées dans l’assourdissant vrombissement d’une soufflerie extraordinaire semblable à celui d’un réacteur d’avion, des centaines de tokyoïtes de tous âges, hommes comme femmes, vont et viennent, comme sous l’emprise d’une drogue, captivés qu’ils sont par les écrans. La course à la déréalisation brutale, à l’abrutissement virtuel, à la conquête d’autres mondes dans on-ne-sait quelle dimension du cyberespace, est bien lancée. Et ce n’est pas le vacarme assourdissant du circuit de rafraîchissement des machines qui dissuaderait les « gamers » de venir. Sur leur piste de lancement vers d’autres mondes, ils ont des allures de zombies surréalistes. Et de derrière la vitre, nous avons, pour eux, sans doute, un air d’extraterrestres…

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