28 mars 2016. Après une pause de quatre jours à Mendoza, cap au nord. Le 28 mars, nous arrivons à San Miguel de Tucuman. Ici, les indépendantistes du Rio de la Plata, commandés par Manuel Belgrano, obtinrent, le 25 septembre 1812, une victoire décisive contre les troupes fidèles au roi d’Espagne. Un pas vers la liberté. Vers le drapeau azur et blanc au Soleil de Mai (Sol de Mayo) dont le même Belgrano fut le créateur. Là, au coeur même de cette ville sans pareille, dans une maison à l’ombre des orangers, l’indépendance de l’Argentine fut déclarée le 9 juillet 1816, par le Congrès de Tucuman.

C’est une ville symbolique d’une grande importance culturelle et historique pour le pays, dotée d’un riche patrimoine architectural. Le Bicentenaire de l’indépendance s’y prépare. En face de nous, un grand panneau fait le compte-à-rebours jusqu’au 9 juillet 2016, où les commémorations battront leur plein. Dans exactement 102 jours, 10 heures, 33 minutes et 34 secondes. Immédiatement, en arrivant sous un cagnard étourdissant, on est frappé par la beauté de la ville. Par le charme de ses bâtiments bas. Par le monde qui grouille dans les rues. Sur les places. Dans les avenues piétonnes. Partout. La population est largement indienne.

Sous le regard amusé de policiers argentins qui ont trouvé le temps de siroter un café en terrasse, d’innombrables étudiants en uniforme déambulent avec insouciance sur les pavés. Comme en trompe-l’oeil d’une société où bénéficier d’une éducation convenable relève de plus en plus du privilège. L’éducation : les parents argentins sont inquiets pour l’avenir de leurs enfants. L’enseignement public a été submergé, et pèche aujourd’hui par manque de moyens. Les classes sont surchargées, les professeurs sont dépassés, et la violence est entrée dans les écoles. Aujourd’hui, seuls 50% des enfants argentins atteignent la fin du collège. Sur ceux qui vont jusqu’au bout de ce cycle, la moitié sait vraiment lire. Soit un enfant sur quatre. Côté enseignement supérieur, l’Université garde un niveau correct. Encore faut-il avoir acquis les bases nécessaires à l’apprentissage.

Le système public n’est toutefois pas le seul tenant de l’éducation. Les enfants des classes aisées de la population peuvent accéder à des écoles privées, en échange de la modique somme de 10.000 à 17.000 pesos par mois (soit entre 600 et 1000€) pour certaines d’entre elles. Bâties sur le modèle étasunien ou anglais, elles garantissent aux enfants le port d’un uniforme de renom, une vie scolaire et étudiante dans une atmosphère fortement cohésive construite non seulement à partir de l’identité de l’école mais aussi autour de ses équipes de sport (hockey sur gazon pour les filles, rugby pour les garçons), et enfin, la sécurité. Très loin de la réalité que nous nous apprêtons à découvrir…

Dans le quartier où nous nous rendons, en ce soir du 28 mars, avec Ana et Mery de la Fondation Lucia, l’école n’a jamais pénétré. Les enfants n’ont pas eu cette chance. Beaucoup d’entre eux ont appris à se droguer avant même de savoir lire. Privés d’une enfance à proprement parler, les enfants nés ici sont entraînés malgré eux et par leurs propres aînés dans une spirale de dépendance, d’esclavage et de violence. Certains n’atteignent même pas l’âge suffisant pour être employés à extorquer de l’argent en vue de se procurer de la drogue. Ils meurent de malnutrition du fait de la méconnaissance de leurs propres parents. De derrière la vitre de la voiture, nous découvrons une réalité jusqu’ici distillée dans la ville. Inconnue à nos yeux. La misère. Crue. Nue. Béante. Dans les maisons faites de bric, de broc, de parpaings nus sur un étage, parfois sans porte ni fenêtres, des télévisions sont allumées. Des chiens bâtards gardent leur territoire. Et les regards se tournent vers la voiture. Dehors, au bord du chemin de terre et de poussière qui fait office de route, des gamins vêtus des maillots de football de leurs idoles de la Boca, font l’école buissonnière. Ils vont jouer sur le terrain vague aux poteaux rouillés et sans filet qui fait office de stade. Le football semble être tout ce qui reste à ces minots qui n’ont rien. Ils courent sans s’essouffler. Ils ont la rage de vivre. Ils n’ont pas choisi leur destin. L’air qu’ils respirent est empli d’une odeur nauséabonde de charogne. Une entreprise d’équarrissage a élu domicile non loin de là. Les carcasses des animaux dépérissent non loin d’une humanité déshéritée, d’un enfer où les hommes  veulent se hisser au-dessus de la puanteur. Ce quartier, séparé d’un pont seulement de Tucuman. De cette ville si colorée et pleine de vie que nous avons découverte. Chacun son horizon.

Nous franchissons un portail qui se referme derrière nous. Comme notre innocence. Notre voyage prend un tour nouveau. Une gravité inédite. Irrémédiable. Nous en sommes conscients, à l’instant même où le portail claque. Désormais, il ne nous est plus possible de revenir en arrière. Les chiens aboient. Bety, chez qui nous venons d’arriver, n’est pas rassurée. Après avoir refermé sa grille en jetant des regards furtifs dans la ruelle morne, elle s’approche de la voiture. Mery déverrouille les portes. Nous sortons, comme on pose le pied sur un lac recouvert de glace…

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