3 juillet 2016. La sérénité du Mont Fuji est en nous, et nous voulons continuer à la faire vivre, mais déjà il nous faut quitter le lac Kawaguchi. Le Kansai nous attend. Cette riche région comprend, entre autres, les villes de Kyoto et d’Osaka. Quelques surprises nous y attendent, sans doute…

C’est sous une pluie battante, à six heures du matin, que nous arrivons dans Kyoto endormi. Les gouttes d’eau, grosses comme des billes, nous fouettent le visage. Elles transpercent même nos vestes imperméables, et nous sentons bientôt, sur notre corps, l’eau qui ruisselle sans fin.

Dans les rues pavées désertes, seulement animées par le plic-ploc lancinant des gouttes dégoulinant des toits, nous avançons. Seuls au milieu de vieilles maisons de bois traditionnelles, aux fenêtres de papier de riz, nous songeons à cette civilisation du passé qui n’a pas complètement disparu. Nous nous prenons au jeu d’imaginer la vie de ce quartier cent cinquante ans plus tôt. Nous pensons à ce pêcheur ramenant sur sa charrette le fruit de son labeur, ces poissons à l’odeur étourdissante qu’il s’apprête à vendre sur le marché de Kyoto. Derrière une fenêtre, nous imaginons cette jeune fille aux cheveux noirs, essayant un nouveau kimono de soie, orné de fleurs, d’oiseaux et d’arbres, en espérant qu’il plaira à celui qu’elle épousera bientôt, au temps d’Hanami où fleurissent les sakuras (cerisiers). Nous songeons à ce samurai replaçant sur sa tête la coiffe terrifiante de ses semblables au sortir d’un sanctuaire Shinto où il venait de prier pour avoir la force de mourir au service de son Maître, si tel était son destin. Que dire, encore, de ce gamin de cinq ans, effrayé par l’immense épée du samurai mais fasciné par l’allure du guerrier impassible. Il oublierait ce rêve d’enfant et deviendrait finalement l’un des premiers conducteurs de locomotive du Japon de l’ère Meiji…

La douce rêverie qui nous emporte dans le passé est caractéristique de la ville de Kyoto, qui fut largement préservée des bombardements durant la Seconde guerre mondiale. Et dire que la première bombe atomique lancée par les Etats-Unis sur le Japon devait initialement être pour Kyoto… Le passé n’est jamais tout rose. Il y a toujours un mauvais souvenir, la mort, qui vous attend au détour de la mémoire. Ainsi en est-il de l’histoire humaine, en général, et de l’histoire du Japon, en particulier.

C’est vers une cité dortoir apparemment sans histoire, du nom de Hirakata, que nous nous rendons, le 20 juin. Pendant deux semaines, nous allons donner des cours d’anglais dans une résidence étudiante et de jeunes salariés japonais. Encore une fois, nos premières impressions nous réservent des surprises. Ces deux semaines sont l’occasion de rencontres avec des Japonais de tous âges : Sawa et Niko (quatre ans à elle deux), Arata, Noriko, Edes, Kei, Keisuke, Kohei, Yuta, Masumi, Hide, et bien d’autres. À travers nos discussions, nos cours et nos expériences partagées, nous apprenons beaucoup sur la mentalité japonaise et également sur nous-mêmes. Un soir, nous faisons, notamment, une présentation d’une heure sur la France, sa culture, son histoire, son art de vivre. C’est un exposé auquel nous nous sommes bien préparés. Cet exercice est une expérience intéressante, et pas si évidente qu’il y paraîtrait de prime abord. En présentant notre pays aux étudiants japonais de la résidence, puis en répondant à leurs questions, nous mesurons l’importance et la singularité de notre identité française.

Ce séjour à Hirakata n’aurait pas non plus été le même sans la rencontre de Joshua, un autre volontaire étasunien et israélien, que nous avons appris à connaître, et avec qui nous avons développé une relation d’amitié riche en enseignements.

Quelle joie se voir des sourires s’accrocher sur les visages des enfants à qui l’on apprend les couleurs, les chiffres, les parties du corps… À bien des égards, nous sortons grandis de ces échanges avec les petits comme avec les grands.

Nous reprenons la route, ou plutôt le rail. Direction : Nara. Au milieu des cerfs qui gambadent partout dans la ville, nous retrouvons un peu de la sérénité du Mont Fuji. Au pied de cet immense Buddha Daibutsu de près de 15 mètres de haut, lui même à la base du Mont Kawakusa qui domine Nara, nous mesurons, une fois encore, notre petitesse, et, en même temps, notre responsabilité individuelle dans les évolutions collectives d’aujourd’hui qui font le monde de demain. C’est le cœur plein de cette conviction que nous prenons la route de Hiroshima.

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