31 mars 2016. Notre passage éclair à Tucuman nous aura profondément marqués, par l’intensité de l’expérience que nous y avons vécue. Nous ne cessons d’y repenser durant les quatre heures de trajet qui nous relient à notre prochaine étape, la ville que l’on surnomme « La Linda », « La Belle » : Salta.

Et pour cause ! A flanc d’une colline à la verdure foisonnante, Salta nous éblouit. L’architecture colorée, la vitalité qui illumine les nombreuses rues piétonnes, donnent à la ville une clarté indescriptible, et l’on y respire un air de bon vivre. Mais pas le temps de flâner : nous avons rendez-vous avec Reneta et Orlando, deux représentants de la Pastorale du Tourisme, initiant un programme de tourisme communautaire.

Nous les retrouvons dans leurs bureaux, situés dans une jolie abbaye blanche et bois avec cour intérieure fleurie, reconvertie en siège pour plusieurs programmes solidaires ; Reneta et Orlando nous racontent alors le principe de leur projet, autour d’une belle tablée d’empanadas. Né il y a quatre ans, notamment grâce aux fonds de la Conferencia Episcopal de Argentina, le programme utilise le tourisme comme levier pour le développement de communautés indiennes nord-argentines, déjà investies dans des activités agricoles ou artisanales. Toutefois, loin d’une expérience de tourisme « classique », l’objectif est de créer une relation d’échange interculturelle entre l’hôte (une famille appartenant à l’une des communautés en question) et les personnes accueillies.

La passion de Renata et Orlando est contagieuse, et, sans nous en rendre compte, nous passons près de cinq heures à échanger avec eux. Cinq heures au bout desquelles ils nous proposent d’expérimenter le programme, qui jusqu’à aujourd’hui, était encore en développement. Touchés et honorés, nous acceptons avec enthousiasme.

Le lendemain en fin de matinée, nous embarquons donc dans le bus qui nous mènera dans une communauté située dans la Quebrada del Toro, à quelques pas de la frontière chilienne. De ce qui nous attend, nous ne savons que très peu de choses, si ce n’est que nous avons rendez-vous avec une certaine Carmen à l’arrêt « Ingeniero Maury » ; c’est donc les yeux grands ouverts et le regard complètement neuf que nous nous éloignons de Salta vers notre aventure.

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Très vite, le décor change. Nous quittons la ville pour la périphérie, plus modeste mais tout aussi charmante, puis de la périphérie nous nous enfonçons peu à peu dans un paysage montagneux, où les habitations se font rares. Au fur et à mesure que nous prenons de l’altitude, la route se fait plus irrégulière, et l’aridité se fait sentir. La végétation se limite peu à peu à des buis secs, et le large lit de la rivière que nous longeons ne laisse apparaître que quelques flaques éparses au milieu des caillasses grises et de la poussière. Le soleil tape. Nous voyons un premier cactus au bord de la route : droit comme un i, il nous toise avec fierté. Puis un deuxième lui succède, plus timide, levant les bras en l’air en signe d’abandon. Puis un troisième, plus grand, semblant plus âgé. Un quatrième, un cinquième… soudain, derrière un virage, c’est une foule entière de cactus qui s’ouvre à nous. Quel spectacle ! Leur forme humanoïde leur donne à la fois un côté comique et sérieux ; nous ne prendrons pas le risque de nous y frotter.

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Au cœur d’une vallée, au milieu des montagnes grises et ocres, nous arrivons à l’arrêt de bus en question, situé au niveau d’un poste de gendarmerie, dont les occupants contrôlent le peu de véhicules empruntant chaque jour la voie que nous avons prise. Nos yeux cherchent celle qui pourrait être Carmen, avant de tomber sur trois bambins pouffant timidement de l’autre côté de la route. Ils nous font signe, nous les suivons. De l’autre côté d’une voie de chemin de fer désaffectée, ils nous montrent avec fierté une petite maison avec une cour : leur école. Quelques pas plus loin, nous arrivons dans une habitation rustique, faite de bois et de brique d’adobe, entourée de terre battue mais également de jolie fleurs, d’arbres, et de potagers. Nous rencontrons une dame âgée, un père de famille, puis d’autres adultes et d’autres enfants de tous âges qui nous apprennent que Carmen arrivera d’ici quelques minutes.

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Jusqu’à présent, notre style occidental pouvait passer à peu près inaperçus dans les villes que nous avons traversées. Mais pas ici ! Nous avons bel et bien intégré une communauté andine aux racines indiennes. Les billes noires en amande d’Agostin, petit garçon de dix mois, nous dévisagent : qui sont ces êtres à la peau pâle venus d’ailleurs ?

Une dame un peu ronde d’une cinquantaine d’années, aux pommettes hautes et au regard à la fois fort et doux, se dirige vers nous : c’est Carmen. Nous sentons immédiatement que c’est elle le pilier du foyer. Elle nous accueille avec gentillesse, nous fait visiter les alentours, et nous explique que la communauté est en fait composée des membres d’une seule et même grande famille. Sa famille. Car ici, les femmes ont en moyenne une dizaine d’enfants, et sont mères très jeunes, aux alentours de 17 ans.

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Nous ne cessons de nous émerveiller devant la beauté du paysage qui nous entoure, les montagnes, l’air pur et la chaleur du soleil qui nous chatouille le visage. Nous aidons Carmen à ramasser des feuilles de selga (sorte de blettes) pour le dîner, puis nous les lavons ensemble. Carmen montre autant de curiosité pour nous que nous en avons pour sa communauté. Elle nous pose toutes sortes de questions, et nous comprenons rapidement que notre vie et notre pays sont très loin de ses réalités lorsqu’elle nous demande s’il y a des éléphants et des crocodiles en France, et combien d’heures de bus étaient nécessaires pour rejoindre l’Argentine de là-bas. Surpris au début, nous nous rendons ensuite à l’évidence : nous sommes tout aussi démunis face à son mode de vie que nous ne connaissons pas ! Et pourtant, bien que nos mondes soient si différents, nous nous sentons proches. Nous sommes heureux d’échanger, heureux de partager des moments simples, d’en apprendre les uns sur les autres. La spontanéité des enfants nous touche : ils nous prennent par la main, nous invitent à jouer à cache cache et à chat perché pendant que Carmen et sa fille Mabelle préparent le dîner. Les petites filles s’émerveillent de notre appareil photo, s’amusent coquettement à prendre des clichés et des vidéos des unes et des autres.

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Nous échangeons beaucoup avec Mabelle également : elle nous explique le principe de la « pachamama » (mère nature), nous parle de ses enfants, et nous raconte avec un sourire aimant et triste que son premier mari et décédé il y a quelques années. La nuit tombe peu à peu, et, loin de la pollution lumineuse de la ville, nous admirons un ciel étoilé d’une pureté merveilleuse aux constellations que nous ne pouvons pas observer dans l’hémisphère nord.

L’hospitalité argentine se ressent ici aussi. Au cœur de sa petite demeure en terre battue aux murs gris et sans décoration, avec une ampoule nue en guise d’unique plafonnier, et dans laquelle enfants et adultes partagent la même chambre, Carmen a dressé une nappe blanche ornée de fils argentés, et installé des coussins sur le banc dur. Pendant que nous dînons, les enfants font leurs devoirs et jouent au petit bac (le jeu porte ici un autre nom). Nous sommes surpris par la présence d’une télévision, posée à même la terre battue, et devant laquelle les plus grands se sont rassemblés ; bien qu’ouvrant une fenêtre sur le monde extérieur, nous nous interrogeons sur l’influence qu’aura le petit écran sur les valeurs de la Quebrada.

Après le dîner, nous rejoignons une chambre privée, équipée de vraies toilettes et d’une vraie douche, qui tranche avec la rusticité de la demeure de Carmen. Touchés par tant d’attention, et gênés d’obtenir un traitement de faveur, nous ne cessons de remercier la famille et de féliciter Carmen pour sa cuisine. Au terme de cette première journée, nous sentons déjà que nous vivons une expérience humaine unique ; il aura suffit de quelques heures pour que deux univers se rencontrent et s’apprivoisent.

Le lendemain matin, nous rejoignons Theophilo, guide de profession mais également gendre de Carmen, pour l’ascension de la montagne ocre que nous voyons depuis la fenêtre de notre chambre. Theophilo est un homme souriant, calme, serein, qui respire une profonde humilité et une très grande culture. Il marche d’un pas assuré sur le plat, mais dès que le chemin commence à monter, il fait attention à marquer des étapes très régulières pour nous permettre de nous adapter à l’altitude. Tout au long de la randonnée, il nous apprend beaucoup sur l’histoire de la région, sur les plantes, sur les rites des communautés qui peuplent la vallée. Il nous explique qu’ici, les anciens parlent peu de leur passé, car il peut être douloureux. Autrefois, un riche exploitant espagnol contrôlait une finca immense dans toute la vallée ; les communautés ne disposaient que de très peu de terre et de ressources en échange de leur travail. L’exploitant a fini par prendre le large, mais c’est alors la sécheresse qui a commencé à s’installer. Aujourd’hui, les communautés vivent chichement.

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Nous retournons chez Carmen pour le déjeuner. Peu après notre arrivée, Orlando nous rejoint, accompagné de deux acolytes aux morphologies radicalement opposées : Mariano, indien anguleux et émacié aux longs cheveux noirs, au dos courbé, ne parlant pas, spécialisé dans la préparation de plat à base de truites ; et El Diablo, un barbu rond et rebondi, grand et robuste, à l’œil vif et avec un coffre capable de faire vibrer les plus hauts sommets des Andes. Quels personnages ! El Diablo sera notre chauffeur pour le reste de la journée, mais en attendant, nous nous lançons ensemble dans des profondes discussions sur la politique autour du délicieux repas préparé par Carmen.

Lorsque nous quittons la famille, après le déjeuner, nous sommes tous très émus. C’est l’heure des adieux. Embrassades, échanges d’adresse postale, et dernières photos tous ensemble. Nous croyons voir de la buée dans les yeux de Carmen en partant ; alors que nous ouvrons notre carnet pour lire son adresse, ce sont nos yeux à nous qui brillent quand nous découvrons le mot plein de tendresse qu’elle nous a laissé !

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Le programme de l’après-midi en compagnie d’Orlando et d’El Diablo s’annonce intense. Nous effectuons plusieurs haltes sur de très beaux sites naturels, au rythme de discussions passionnantes. Tous les hommes que nous croisons, Orlando et El Diablo compris, ont la joue arrondie par les feuilles de coca qui s’y cachent. Au bout de quelques heures, nous faisons une halte plus longue, au sommet d’une montagne, au fin fond de la vallée, pour un plongeon dans l’histoire pré-incas. Nous laissons la voiture, et marchons quelques minutes pour rejoindre un point de vue. Nous sommes béats devant ce que nous découvrons. Sur des hectomètres, les ruines d’une ville de la communauté Tastil vieilles de plus de 600 ans s’imposent à nous. Alors que nous nous enfonçons dans les vestiges de cette ville qui abrita jadis une civilisation riche et avancée, nous croyons ressentir les vibrations de la vie qui fut autrefois. Dans les habitations aux murs arrondis que nous longeons, nous voyons des ossements entassés systématiquement dans ce qui nous semble être une petite alcôve ; Orlando nous explique que chez les Tastil, les défunts étaient conservés dans les maisons de la famille. De retour à la voiture, nous sommes encore émerveillés par cette rencontre avec le peuple Tastil qui a précédé les Incas. Nous ne pouvons nous empêcher de rêver de Cuzco, du Macchu Picchu et de Nasca, que nous découvrirons au Pérou…

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Nous revenons à la réalité alors que nous pénétrons dans l’enceinte d’un lieu étrange, qui tranche avec tout ce que nous avons vu de la Quebrada. Des bâtiments blancs, entourant une église tout aussi immaculée, et une musique live rock-andine s’échappant d’une maisonnette. Une pancarte indique le nom du lieu : « El Alfarcito ». La voiture se gare, nous ouvrons les portes en bois de cactus de la chapelle. Devant l’autel, le portrait souriant d’un prêtre jeune et brun entouré de moutons : el Padre Chifry. C’est cet homme qui est à l’origine de la construction de ce lieu ; originaire de Buenos Aires, il s’est donné corps et âme pour donner aux jeunes des communautés indiennes un accès à l’éducation, persuadé que c’est cela qui leur permettrait d’avoir l’esprit libre. Ainsi, ce lieu étrange est en réalité un collège avec internat, destiné à accueillir les jeunes de la vallée de la Quebrada. Jusqu’à la création de ce collège en 2010, l’éducation des enfants s’arrêtait ici à l’école primaire. Le père Chifry est décédé peu de temps après l’inauguration du collège, à 46 ans, mais on ressent au ton de la voix d’Orlando qu’il sera toujours présent dans ce lieu.

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La nuit tombe, et notre deuxième et dernière journée dans la Quebrada del Toro s’achève. Sur le trajet qui nous ramène à la réalité urbaine de Salta, nous avons des étoiles dans les yeux. Nous réalisons que nous avons vécu une expérience globale : humaine d’abord, par notre rencontre avec Carmen. Naturelle, ensuite, en étant confrontés à une faune et une flore inédites pour nous. Historique et culturelle également, grâce à notre plongeon dans la civilisation pré-incas. Sociale, enfin, avec la découverte du collège El Alfarcito.

C’est donc ça, le tourisme communautaire ; il nous aurait été difficile d’en comprendre le sens sans avoir vécu cette expérience. Un tourisme dans lequel c’est le voyageur qui s’adapte à la communauté, et non l’inverse ; un tourisme plus responsable, plus respectueux, plus authentique et plus éthique. Toutefois, une question reste en suspens : au fil du temps, sera-t-il possible pour le tourisme communautaire de conserver ses valeurs ? N’y a-t-il pas un risque de dénaturalisation progressive, si le tourisme communautaire devenait la nouvelle façon de voyager « à la mode » ? Le débat est ouvert. Quoiqu’il en soit, et nous en sommes convaincus, la responsabilité du voyageur ne passe pas par la participation à des programmes de tourisme communautaire : elle doit se traduire avant tout par une attitude de respect constant des cultures et des personnes qu’il rencontre.

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