10 octobre 2016. Notre avion se pose sur une piste grisâtre bordée d’herbes sèches et hautes que le vent sec du Caucase balaye négligemment. 

Sur les premiers véhicules qui viennent s’affairer sur notre appareil, sur la façade et dans les corridors de l’aéroport international de Tbilissi, nous découvrons les lettres ondulantes de l’alphabet géorgien, dont une légende veut qu’elles aient été tissées de cheveux d’anges.

Nous prenons rapidement la route pour Tbilissi, dans un bus surpeuplé. 50 tetri (l’équivalent de 20 centimes d’euro) pour quinze kilomètres. Tout le monde est brun dans ce bus qui est, pour les Géorgiens de la périphérie, le moyen de transport quotidien pour rallier Tbilissi. La capitale de la Géorgie.

Au-dessus de la voie rapide pendent le drapeau de la Géorgie et celui du Vatican. En l’honneur de la visite du chef de l’Etat de ce dernier pays. C’est ainsi que la venue du Pape François a été présentée ici, où il n’est pas forcément le bienvenu.

La raison : un différend théologique millénaire entre Orthodoxes et Catholiques. Or la Géorgie est un pays orthodoxe (environ 80% de la population) dont l’Eglise, ancrée dans un fort traditionalisme, est associée à l’identité nationale géorgienne. Le rapprochement entre Catholiques et Orthodoxes, initié sous le pontificat de Jean-Paul II et poursuivi par ses successeurs, n’est pas vu d’un bon œil par tous les popes de l’Eglise orthodoxe géorgienne. Certains ont même manifesté contre la venue du pape François, avec des slogans dépeignant le souverain pontife comme un «archi-hérétique» et le Vatican comme un «agresseur spirituel».

Après des rues en terre battue et des maisons nues et basses, nous approchons du cœur de ville de Tbilissi. Entre les collines qui bordent la ville, nous sommes désorientés : nous sentons proche de l’Europe, de la Méditerranée, et pourtant nous nous trouvons quelque part entre le Caucase, la mer Noire et la Caspienne. Auréolée de clochers, Tbilissi est fendue par la Koura, et défendue par la vieille forteresse médiévale de Narikala. Sur la Place de la Liberté, le cheval d’or de Saint-Georges de Lydda se cabre dans l’éclat du soleil. Il se dresse sur sa colonne comme un défi à quiconque voudrait à nouveau placer la Géorgie sous son joug.

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On voudrait croire ici que les guerres appartiennent au passé. Elles n’ont cessé de tirailler les Géorgiens entre les empires : Perse, Ottoman, Russe, Soviétique… Et si, depuis la fin de la guerre froide, la Géorgie goûte enfin à une indépendance inespérée, l’histoire n’est sans doute pas finie. À l’angle de la Place de la Liberté, au Centre d’information sur l’OTAN et l’UE, on semble aspirer à l’avènement d’une ère nouvelle.

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Plus loin, le Pont de la Paix enjambe la Koura, en souvenir de la douloureuse guerre de 2008 qui se solda par une défaite en cinq jours de l’armée géorgienne face aux troupes russes. La Géorgie voulait alors recouvrer par la force l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud, provinces ayant fait sécession dès l’indépendance du pays à la chute de l’URSS. Deux territoires toujours reconnus par le droit international comme appartenant à la Géorgie, mais qui échappent, de fait, au contrôle de Tbilissi depuis plus de vingt ans. C’est un sujet douloureux ici. Un sujet qui mérite notre attention. Face à cet imbroglio complexe, et à la présence presque outrancière des drapeaux de l’Union européenne dans cette ville inconnue de la majeure partie des citoyens de l’UE, nous nous décidons à réaliser un reportage, afin de permettre aux Français d’en savoir plus sur ce pays. Cela prendra du temps. Et nos moyens sont limités. Mais notre décision est prise.

En quelques jours, nous effectuons pas moins de dix interviews (et autant d’heures de prise vidéo) de citoyens, responsables politiques et institutionnels, diplomates, universitaires, historiens, archéologues. Une expérience enrichissante à tout point de vue, que nous partagerons, une fois la réalisation du reportage achevée. Ce sera une autre façon pour nous de transmettre ce que nous avons vu, entendu, vécu. Nous sommes enthousiastes.

C’est l’esprit tourné vers ce nouveau défi que nous visitons Tbilissi, au cours d’une semaine riche en rencontres préparées, mais aussi fortuites, comme celle du Pape au détour d’une rue.

Au terme d’une de ces journées ensoleillées du début octobre, nous pénétrons silencieusement dans des églises qui, pour certaines, datent du VIe siècle. La charge spirituelle et émotionnelle est forte sous ces pierres chargées d’histoire. Ici, les Géorgiens viennent prier Saint-Georges de Lydda, Sainte Nino, deux saints protecteurs de la Géorgie. Et nous, nous nous sentons soudainement bien petits face à cette culture millénaire. La Géorgie a beau être le pays à la plus maigre superficie de notre périple amérasien, le poids de sa culture nous assaille, au moins autant que le sentiment de nous trouver à un carrefour majeur du monde.

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