12 mars 2016. Les quelques treize heures de vol qui séparent Paris de Buenos Aires – dont la majeure partie au-dessus de l’Atlantique – font sentir que c’est non seulement d’hémisphère, mais de monde que l’on change.

Vue du ciel, la ville se présente sous la forme de carrés d’habitations agglomérés, ou cuadras, séparés par de grandes avenues droites. Cette organisation de l’espace urbain est étonnante pour un regard européen. Elle nous évoque l’Amérique étasunienne. En foulant le sol argentin, nous sommes saisis par la pesanteur estivale. Un vent chaud agréable, véhicule d’odeurs méditerranéennes et inconnues, nous enveloppe. Il fait ployer les arbres, les herbes verdoyantes ainsi que les drapeaux azur, blanc et soleil. Il nous étourdit. La langue se met à chanter, à chuchoyer.
C’est dans un univers sensoriel à la fois familier et nouveau que l’on vient d’entrer. Ce mélange de familiarité et d’étonnement caractérise notre expérience de Buenos Aires depuis 11 jours. Est-ce ici l’Amérique ? Ou bien est-ce l’Europe ? S’agit-il tout simplement de l’Argentine ? Ou bien une identité sud-américaine se dévoile-elle en filigrane à travers cette expérience que l’on vit ?
Ces questions nous habitent en permanence, tant notre quotidien nous conduit à nous sentir proche des repères culturels argentins :
– le comportement social des gens et les règles de vie dans l’espace public nous semblent similaires à ce que nous connaissons. L’intégration n’exige pas une remise en cause profonde de ses repères culturels européens. L’acclimatation à ce nouvel environnement est douce et agréable. Le réseau de transports en commun est très développé à Buenos Aires (bus, Subte ou équivalent porteños du Métropolitain, taxis de couleur noire et jaune, et Vélib’ argentins…) même si la voiture demeure, et de très loin, la reine de l’asphalte.
– très vite, nous retrouvons les mêmes types de boutiques qu’en France (restaurants, cafés, bureaux de tabac, pharmacies, supermarchés, épiceries, librairies, banques, fleuristes, détaillants, magasins d’habits ou de chaussures, kiosques, vendeurs à la sauvette) et nous reconnaissons des marques, beaucoup de marques, notamment françaises ou américaines (Renault, Peugeot, Coca-Cola, Mc Donald’s, Chrysler, Chevrolet, Carrefour, Stella Artois, Starbucks, Burger King, Deloitte, Marlboro, Campari…) qui sont autant de repères, bon gré mal gré.
– beaucoup d’Argentins se définissent eux-mêmes comme « européens », « italiens », « irlandais », etc. Ils ont le souvenir d’un ancêtre qui franchit l’Atlantique en bateau, au XIXe siècle, quand cela prenait un mois ou plus, ou bien plus récemment. On ne sait pas toujours exactement ce qui a motivé cette migration. Cette caractéristique nous évoque les grandes migrations européennes vers les Etats-Unis d’Amérique, qui, pour certains, fut l’occasion d’un nouveau départ, d’un reset sur une terre promise de l’autre côté de l’océan. Ce peuplement et cette histoire constituent aussi un élément qui fait la singularité – américaine – de la culture argentine.
– Buenos Aires à bien des égards, évoque Rome. Cela commence par les sons : l’accent italien si caractéristique de cet espagnol porteño chantant, ou castellano rioplatense, qui emprunte à la geste et au timbre italien. Cela se retrouve aussi dans les tags politiques et militants omniprésents, la passion du football qui entraîne le déchaînement des passions entre les fans des clubs de la ville (notamment River et les Boca Juniors). Cela se voit : la culture est démonstrative, gestuelle, extravertie. La chaleur s’exprime dans les gestes, la dévotion ostentatoire à Dieu par les signes de croix ou encore les confessions qui, dans la Cathédrale de Buenos Aires, se font individuellement par un prêtre, sous les regards de tous. Ce sont aussi des odeurs et des saveurs qui évoquent l’Italie : les glaces argentines (de chez Freddo, par exemple, qui ressemblent aux glaces à l’italienne), les pizzas, les cafés latte…
Si, par de nombreux aspects, une proximité se ressent entre Argentins et Européens, l’Argentine est un pays américain à part entière, distinct de l’Europe en de nombreux domaines :
– C’est un pays neuf, récent, à la démographie dynamique, qui fait face aux crises en allant de l’avant. Pour certains, l’Argentine est et sera l’avenir d’une Europe en mal d’espérance et de rêves,
– L’Argentine est une terre grande comme plus de quatre fois la France, son immensité nous est inconnue. La densité de sa population (14 habitants/km²) est la même que celle du département de la Lozère. Mais un Argentin sur trois vit en fait dans la grande agglomération de Buenos Aires. Les quelques autres villes les plus peuplées (Rosario, Cordoba, Santa Fe, Mendoza…) côtoient la pampa à perte de vue, les étendues parsemées de villages, jusqu’au pied de la Cordillière des Andes.
– Buenos Aires présente de nombreux visages à travers ses différents quartiers (Palermo, Nuñez, Recoleta, Montserrat, San Telmo, Caballito, Flores, la Boca…). On passe parfois d’un environnement qui semble commun à un autre monde qui nous rappelle que nous ne sommes pas en Europe. Les grands bâtiments à l’européenne laissent se dévoiler une misère criante.
 
Buenos Aires, ville mosaïque et inégale
Si, dans chaque particule de Buenos Aires, nous ressentons une identité argentine bien particulière, la capitale nous est apparue dans le même temps comme une véritable ville mosaïque. L’architecture et l’organisation urbaine, tout d’abord, qui offre à voir un univers unique où se côtoient édifices historiques aux influences multiples (gothique flamboyant, bâtiments quasi haussmanniens, et autre styles typiques européens…), et bâtiments bétonnés modernes qui voient s’accumuler des amas de fils électriques.
De même, la diversité des quartiers fut également surprenante, dévoilant un contraste saisissant entre les quartiers « riches » (Recoleta, Palermo) et plus populaires comme la Boca, dont les quelques rues colorées sont censées cacher une misère triste et terne ; réalité peu connue, Buenos Aires a également ses favelas, zones entières de quasi-bidonvilles jouxtant la ville et paraissant auto-organisées, en marge.
Pourtant, partout, et malgré tout, une créativité étonnante s’exprime dans les tumultes de cette ville, dans ses rues, dans les maisons, en chacun, partout, inspirée et émancipée de l’Europe, chaleureuse et joyeuse, hospitalière et profonde. En témoignent le street art, ou encore l’invention du tango, cette danse unique, quand la valse reste l’emblème de l’Europe continentale. Le tango argentin exprime au plus haut le feu de la passion, la mélancolie, la sensualité, et l’indépassable puissance de la vie. Les Argentins font feu de tout bois avec un pragmatisme à toute épreuve. Ils savent extraire la beauté du monde, de ce dont ils disposent, dans ce qu’ils font, avec une sorte de magie indescriptible dans les mains, dans les pieds, dans le cœur. Ils savent, de trois fois rien, faire quelque chose d’unique. Leur secret ? Un sens aigu du beau couplé d’une virtuosité toute singulière et presque surnaturelle. Deux qualités qu’incarnent les idoles du football argentin, les danseurs au Panthéon du tango, … les Argentins, tout simplement.
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