9 août 2016. Le temps file entre nos doigts comme l’eau insaisissable d’un torrent, le pied évanescent d’un arc-en-ciel qui s’évanouit à mesure qu’on croit s’en approcher. Voilà cinq mois que nous avons quitté la France pour nous lancer à la découverte d’autres horizons.

En cette fin juillet, les horizons, en Chine, sont au gris. Et le ciel, à l’orage. Les terres argileuses du Sichuan sont gorgées d’eau et les glissements de terrain sont monnaie courante. Les rivières, furieuses, se déchaînent. D’une vallée à l’autre, on découvre ces mêmes flots marrons qui se fracassent sur les pierres, dévalent inlassablement les pentes.

Le 25 juillet, nous arrivons à Chengdu dans un minibus où trône une photo du dalaï-lama. Une pluie battante frappe les vitres de la voiture, noie les essuie-glaces, inonde la route et fait rire notre chauffeur. Sous la protection du guide spirituel du Tibet, nous avons franchi cols, steppes peuplées de yaks, ponts suspendus au dessus du vide, tunnels et vallées, depuis Langmusi, la ville frontière avec la province du Gansu, plus au nord.

Après avoir crapahuté dans les montagnes aux alentours de Langmusi, nous sommes heureux d’aller retrouver la nature, à 40 kilomètres de Chengdu, dans la ferme de Fanpu, où nous allons travailler pendant deux semaines. Camille est impatiente. Grégoire est content. Nous passons brutalement d’un climat de montagne à une atmosphère tropicale.

Il fait entre 30 et 40 degrés et l’air est très humide. Les moustiques sont à l’affût. Ils attaquent sans relâche. Nous rencontrons M. Chen, ancien capitaine de l’armée de l’air chinoise, reconverti en fermier d’un genre nouveau. C’est lui qui a créé cette grande ferme, il y a de cela trois ans.

 La spécificité de Fanpu : un système de circulation de l’eau innovant qui permet d’utiliser celle-ci à la fois pour l’irrigation des plantes cultivées sous serre et pour le remplissage de bacs offrant un cadre de vie à des poissons d’élevage. Les excréments de ces derniers, véhiculés avec l’eau, permettent d’améliorer les apports nutritifs aux végétaux et ainsi de contribuer à leur meilleur développement. Ce système porte un nom : aquaponics.

Au cours de ce cinquième volontariat, nous faisons la rencontre d’Adrienn, Hongroise spécialiste en sécurité alimentaire, Chiara, Vénitienne et étudiante en Chine, Icao, volontaire chinois passionné par la médecine chinoise et par la cuisine, Lucas, sorte de calimero – homme à tout faire de la ferme, Elena, autre volontaire arrivée de Suède et avec qui nous passons d’extraordinaires moments d’échange.

Chaque soir, nous parlons avec M. Chen. Il nous livre son point de vue sur de nombreux sujets. Sa vision est aussi intéressante que son parcours nous étonne. « Étonnant, mon parcours ? plaisante-t-il, avec un regard malicieux d’enfant, sous ses cheveux courts légèrement grisonnants. Pas tant que ça : savez-vous qu’en chinois, il existe un mot pour caractériser ceux qui, comme moi, quittent l’armée pour créer leur ferme ? » En fait, M. Chen a le don pour être toujours là où on ne l’attend pas. Au scientisme et au consumérisme de la société chinoise, il oppose les principes du bouddhisme. Aux critiques du système politique chinois, il répond par l’éloge de la compétence des dirigeants du Parti communiste. Il parle avec passion de la Pérégrination vers l’Ouest, ce périple du moine bouddhiste Xuanzang vers 600 avant J.C., inspiré d’une histoire réelle et élevé, ici, au rang de mythe fondateur pour la Chine. Au même titre que l’Odyssée ou l’Enéide en Europe. Toujours un brin énigmatique, sur l’épineuse question des tensions internes de la Chine que nous évoquons ensemble, M. Chen invite à adopter un autre regard, pour envisager les choses selon une perspective chinoise, et pas simplement occidentale. « La Chine a toujours été plurielle, et elle le restera », assure-t-il.

Nous achevons ce volontariat par une expérience aussi unique qu’enrichissante : trois jours de découvertes et de marche dans des contrées reculées du Sichuan que nos accompagnateurs chinois, M. Chen, Icao et Lucas, ne connaissaient pas eux-mêmes. Ces quelques nuits sous la tente nous revigorent, au moins autant que les récompenses simples et belles que la nature a à nous offrir. Comment définir le plaisir éprouvé quand, réveillés au petit matin dans la fraîcheur glacée, nous apercevons, soudain, à l’horizon, au-dessus d’une mer de nuage, le Gongga, plus haute montagne du Sichuan culminant à plus de 7550 mètres, inondé de lumière comme un dieu ? Ou encore, quand on atteint, à la force de ses jambes et de sa volonté, un col qui paraissait inaccessible de prime abord, et qu’un paysage sublime s’offre à la vue, ou qu’une rêverie extraordinaire sur le passé de ces lieux vous envahit ? Que dire, enfin, et surtout, du bonheur de se dépasser ensemble, ainsi que nous le faisons à deux depuis cinq mois, en allant, chaque jour, plus loin. Un peu plus loin…

Car ce sont bien tous les instants de partage entre nous et avec les autres qui nous reviennent, dans ce train qui nous reconduit vers Pékin, le 6 août. D’autres aventures nous attendent : la Russie, l’Inde, le Népal… Mais pour l’heure, nous mesurons, pleins de reconnaissance, notre chance d’avoir pu aller jusque là. Nous avons posé pied sur une terre nouvelle, au-delà de tout ce que nous pouvions imaginer seulement cinq mois plus tôt.

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