20 juillet 2016. Pour mieux connaître l’étendue d’un domaine, on peut en questionner les limites. C’est ce qui nous a conduit à Ürümqi, capitale de la province autonome du Xinjiang, à l’extrême ouest de la Chine. D’Ürümqi, on dit qu’elle est la ville d’Asie la plus éloignée de toute mer, le point central du continent. Tout un symbole.

Avec plus de 22 millions d’habitants répartis sur un territoire plus grand à lui seul que le Royaume-Uni, la France, l’Espagne et le Portugal réunis, la Région autonome du Xinjiang occupe une position singulière dans la Chine.

La singularité du Xinjiang est avant tout culturelle : 45% de sa population appartiennent à l’ethnie des Ouïghours. Ces derniers ont leur propre langue, arabo-persane. Ils pratiquent un Islam sunnite fortement inspiré du soufisme. Les Ouïghours ne sont pas les seuls musulmans du Xinjiang : les Huis, autre minorité chinoise, le sont également. Ainsi, plus de la moitié de la population de la province est de culture islamique.

Cette spécificité ethnique, culturelle et religieuse, se remarque dès notre descente du train à Ürümqi. À quelques 3 500 kilomètres à l’ouest de Pékin, les noms des boutiques ne sont plus écrits en caractères chinois, mais en alphabet arabo-persan. La désorientation est totale. À travers la foule indifférente, et le nez plein des senteurs de viande de mouton, nous nous frayons un chemin. Les hommes sont barbus, vêtus d’habits longs et légers. Ils portent des coiffes. Dans l’aube pâle, nous sommes déconcertés. Sommes-nous toujours en Chine ?

Nous nous retrouvons rapidement seuls, au beau milieu de la ville endormie. Nous longeons des immeubles et des maisons en béton gris. De temps à autre, des odeurs échappées par les fenêtres des habitations nous surprennent. « Du thé à la menthe ?  » D’autres nous donnent la nausée : « des excréments de poulet ? ». Nous passons au devant de banques, dont les gratte-ciels hideux enserrent, d’un côté et de l’autre, d’anciennes mosquées. Celles-ci se trouvent comme asphyxiées. Elles ne peuvent plus respirer ni voir le soleil, écrasées sous le poids du béton han. Cela traduirait-il quelque chose de plus profond ?

En mai 2014, Ürumqi fut le théâtre de deux attentats, qui firent respectivement 3 et 43 morts, majoritairement Hans. Depuis, la ville est pratiquement sous état de siège. Les chars anti-émeutes sont postés à certains endroits de la ville, l’armée patrouille, l’arme au poing. En passant devant une énième banque, nous croisons des soldats, et un char.

Aux racines de cette violence ? Une politique de sinisation forcée du Xinjiang reposant notamment sur :

  • l’afflux massif et parfois contraint de populations Han pour participer au « développement économique » de la Région, depuis un demi-siècle,
  • la destruction du patrimoine architectural et des anciennes villes ouïghoures, rebâties selon le modèle chinois,
  • la reprise en main de l’histoire de la province (Musée de la Région autonome du Xinjiang) qui occulte les apports de l’Islam et relativise l’importance de la culture Ouïghoure,
  • le développement de l’apprentissage du mandarin au détriment des dialectes locaux,
  • la subvention des mariages mixtes entre Han et Ouïghours.

Cette politique est perçue par les Ouïghours comme une volonté de détruire à petit feu leur culture. En effet, il y a soixante ans, les Hans ne représentaient que 6% de la population de la Région autonome du Xinjiang. Aujourd’hui, ils sont plus de 70% à Ürümqi et représentent près de la moitié de la population de la Région autonome. Et la volonté gouvernementale de participer au « développement économique » de la région ne va qu’accélérer cette tendance à l’inversion démographique dans toute la province.

L’appropriation du patrimoine du Xinjiang par les Han est peut-être encore plus criant en matière de ressources naturelles. Le lac de montagne de Tian Chi, au nord-est d’Ürümqi, est devenu une attraction touristique d’un genre édifiant. Pour se représenter l’entrée sur le site, il faut imaginer un immense parking avec des centaines de cars déversant quotidiennement des milliers de Chinois. Il faut imaginer un décor alpin dans lequel les méandres des torrents auraient été adaptés, à grands renforts de béton. Il faut imaginer des centaines de jets d’arrosage sur toute la montagne, pour donner à son herbe un aspect verdoyant qu’elle n’aurait pas autrement. C’est un véritable décor qui a fait de la nature une infrastructure en soi. Une destruction-reconstruction, une fois encore. De quoi faire perdre à quiconque le sens de la réalité en créant, comme échappatoire à la ville, des sortes d’oasis idylliques et merveilleux…

C’est vers une véritable ville-oasis que nous poursuivons notre route. À l’est d’Ürümqi, Turufan (ou Turpan) se dresse au beau milieu du désert comme un refuge inespéré. Elle fut autrefois traversée par les caravanes fréquentant la Route de la Soie. Nous y arrivons par une fin d’après-midi ensoleillée. Le ciel est d’un bleu intense. Au loin, le sable semble voleter sous le vent, et l’on a l’impression d’être dans un four tellement il fait chaud. Il fait, en effet, plus de 45 degrés à l’ombre. Excusez du peu. Il se trouve que Turufan est l’endroit de Chine enregistrant annuellement les plus chaudes températures. Il règne dans la ville une ambiance orientale, et un immense marché s’y tient. La véritable star de la ville n’est autre que le raisin. Un ingénieux système d’irrigation a permis, depuis bien longtemps, de cultiver la vigne. Aux abords de Turufan, la vallée des vignes se dresse, avec, en bordure de route, d’innombrables masures en terre ocre qui sont en fait des séchoirs à raisins. Au loin, des montagnes érodées aux allures de flammes bornent l’horizon de cette terre que les millénaires semblent avoir moins ébranlé qu’Ürümqi.

 

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