18 mai 2016. C’est l’esprit parfumé des embruns du Lac Titicaca que nous traversons la frontière Bolivo-Péruvienne, en ce matin du 26 avril. Après un passage express à Puno, nous nous dirigeons vers la fameuse vallée de la Colca, où un nouveau cycle s’apprête à commencer.

Autant nous avions été impressionnés par le changement radical de décor entre l’Argentine et la Bolivie, autant la transition avec le Pérou se fait en douceur. À première vue, très peu de différences : on retrouve les mêmes paysages, les mêmes odeurs, les mêmes cholitas, les mêmes types de visages. Seules nouveautés pour le moment : certaines habitations semblent plus modernes, plus finies ; des petits taxis aux allures des « tuk-tuks » asiatiques jonchent les routes ; les inscriptions politiques sur les murs n’évoquent plus les « Si » et « No » quant aux au référendum proposé par Evo Morales, mais font apparaître les prénoms des candidats soutenus pour les élections présidentielles péruviennes qui auront lieu début juin. Certains de ces tags partisans sont obsolètes dans la mesure où le premier tour a eu lieu ; à l’heure où nous pénétrons sur le sol péruvien, tout oppose les deux derniers candidats en lice. D’un côté, Keiko Fujimori, une jeune femme aux racines japonaises dont le père est un ancien président du Pérou ; petit détail croustillant à noter, ce dernier est aujourd’hui en prison pour détournement de fonds lors de son mandat et crime contre l’humanité. De l’autre côté, Pedro Pablo Kuczynski, dit PPK, ancien Premier ministre, bien plus âgé et connu comme étant le candidat soutenu par les Etats-Unis, soutient une ligne plus conservatrice ; si son ardoise montre moins de ratures que son adversaire, il est décrit comme disposant d’un charisme moindre par rapport à Keiko. Ainsi, la compétition s’annonce riche en rebondissements… une affaire à suivre avec intérêt.

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Nous quittons rapidement Puno pour le Canyon de Colca, réputé pour la beauté de ses paysages, et où nous allons travailler durant 3 semaines. Comme pour en annoncer la couleur, nous croisons sur la route une ribambelles de montagnes, de volcans, de sommets enneigés et de geysers, dans une environnement de plus en plus verdoyant et chatoyant. Après avoir traversé Chivay, nous arrivons finalement à Yanque, petit village typique au coeur de montagnes ; nous sonnons alors à la porte de l’Hôtel « Tradicion Colca », qui sera notre pied-à-terre pour les 20 prochains jours…

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Et quel pied-à-terre de choix ! Intérieur boisé et ocre au murs finement peints, sans être kitsch, plafond haut et toit de chaume, mais également piscine, jacuzzi et spa, ainsi que manège avec une dizaine de chevaux. Mais le clou du spectacle, c’est cet observatoire d’astronomie appartenant à l’hôtel et qui propose tous les soirs une séance d’observation des objets stellaires… de quoi rendre notre séjour cosmique.

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Nous rencontrons l’équipe : Luz, Lucia, Anamaria, Hilda, Flora, Gregoria, originaires de Yanque pour la plupart, qui travaillent entre autres choses à la cuisine et à l’entretien ; Emmanuel et Brice, respectivement le fondateur de l’hôtel et son second ; Flavien, Marie, Hoël, des volontaires comme nous qui travaillent en échange du gîte et du couvert ; mais également le chaton Manchitas et le chien Tofi, les deux véritables mascottes de l’hôtel, chouchous du staff et des clients.

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Au cours de ces trois semaines à bord du navire « Tradicion Colca », nous devenons de véritables tenanciers et barmans, experts dans l’accueil, le service, la confection de cocktails ; nous nouons également des relations amicales avec l’équipe, mais aussi certains clients, dont beaucoup sont français. Mais surtout, nous avons la chance de nous plonger dans l’univers des astres : préparant régulièrement le télescope avant les séances d’observation quotidiennes, Grégoire aura même l’opportunité d’en animer quelques-unes à la fin du séjour. Nous découvrons les constellations propres à l’hémisphère Sud, différentes de chez nous : ici, dans l’hémisphère austral, la Cruz del Sur, dont l’axe horizontal désigne le Sud, fait office de repère au même titre que notre étoile polaire, et à notre surprise, la Grande Ourse nous apparaît à l’envers. En fait, c’est tout le ciel qui se trouve ici comme renversé par rapport à l’hémisphère nord. Les constellations-phares sont, en ce moment, Orion et la constellation du Scorpion dont fait partie Antarès (une supergéante rouge toute proche de Mars, comme son nom l’indique). La Voie lactée nous apparaît d’une clarté impressionnante, au bénéfice de l’altitude (3 500 mètres, approximativement), d’un ciel pur et d’une localisation éloignée de toute pollution lumineuse. Et quel émerveillement lorsque nous observons au télescope, avec une précision surprenante, Jupiter et ses quatre satellites, Mars, et même Saturne et son fameux anneau ! Nous avons les astres à la portée des mains, des yeux et du coeur, et ce plongeon dans le cosmos offre une dimension supplémentaire à notre voyage. Le tourisme de demain pourrait-il être spatial ?

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Nous profitons également de ce séjour pour visiter les merveilleux paysages des alentours, pour effectuer quelques randonnées, et nouer des relations avec les locaux : car à Yanque, comme de nombreux endroits au Pérou, l’ambiance est à la fête toute l’année. Sur les places du village, chaque soir trouve un nouveau prétexte au rassemblement : on allume un feu de camp, et tandis que sur la scène, une cholita vêtue d’une robe aux mille couleurs enflamme l’audience aux rythmes de chansons aux sonorités presque asiatiques, la chicha -boisson nationale à base de maïs fermenté – coule à flots. Il faut savoir qu’ici, les chansons durent en moyenne une demie-heure, et que pour danser, il est coutume de se mettre en rond et de tourner en se donnant la main, ce qui n’est pas sans nous rappeler les fameux Fest Noz bretons ! Et tout le monde s’en donne à cœur joie : les hommes, les femmes, les jeunes et les moins jeunes, et mêmes les mamans qui portent sur leurs dos leur enfant emmitouflé dans un tissu, dormant malgré le bruit assourdissant de la musique, bercés par cette drôle de danse tournante.

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Une autre anecdote marque notre séjour dans ce petit village de Yanque. L’histoire commence avec un nom étrange, le « Wititi », qui ne désigne pas un petit singe chapardeur mais bien une danse folklorique de la région de la Colca. Dans le Wititi, les hommes portent les mêmes robes que les femmes, et leur visage est masqué par un tissu coloré : la tradition raconte qu’à l’origine, si les hommes portaient cet accoutrement trompeur, c’était pour pouvoir approcher les femmes qu’ils courtisaient tout en passant inaperçus. Or, il se trouve que cette année, le Wititi a pris du jalon et s’est vu élevé au rang de Patrimoine immatériel et culturel de l’Humanité de l’UNESCO. Une promotion que l’actuel président du Pérou, Ollanta Humala, a décidé de venir saluer en personne : aussi, le mercredi 20 avril, la petite bourgade de Yanque est en effervescence alors que l’hélicoptère présidentiel se pose dans un nuage de poussière au cœur du petit stade municipal. Sur la place centrale, tout le monde a revêtu son costume de fête : les couleurs fusent et le Wititi tourbillonne. Tout se tait lorsque le Président, en chemise à manches retroussées, souriant et détendu, entame son discours : un discours aux couleurs de bilan sur son mandat, et de conseils quant aux chantiers principaux à suivre par le prochain élu. Une allocution simple, qui semble traduire l’état d’esprit d’un président qui quittera le lieu en conduisant lui-même sa propre voiture.

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En quittant la Colca, après trois semaines passées en un éclair, nous réalisons qu’en développant des liens profonds avec des locaux d’un humble village et en découvrant ce qui fait la fierté de leurs traditions, nous avons expérimenté une dimension unique du Pérou, loin du tourisme exacerbé des autres sites que nous nous apprêtons à découvrir.

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